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Histoires Légendes des Merveilles Antiques

  • Auteur de la discussion Auteur de la discussion Xathos
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Une légende... Les Tours du Crépuscule (21)

Dans les collines basses et dorées de l’Ouest, là où les herbes chantent au moindre souffle et où les ruisseaux serpentent comme des rubans d’argent, vivait un peuple discret, oublié des grandes cartes et des récits des hommes : les halfelins. Leur monde était fait de douceurs simples, de repas partagés, de terriers confortables et d’histoires murmurées au coin du feu. Pourtant, même dans ce pays paisible, il existait une énigme qui troublait les rêves des plus anciens et éveillait la curiosité des plus jeunes. On l’appelait les Tours du Crépuscule. Elles se dressaient au-delà des vergers sauvages, là où les sentiers se perdaient et où même les renards hésitaient à s’aventurer. Nul halfelin ne les avait jamais vraiment explorées. On les apercevait seulement de loin, à l’horizon, lorsque le soleil commençait à décliner. Alors, des rayons de lumière en jaillissaient, non pas comme une simple lueur, mais comme un souffle vivant, une respiration de couleurs : rose brûlé, ambre profond, violet tremblant, et parfois un vert si pâle qu’il semblait n’appartenir à aucune saison connue. Ces lumières n’étaient pas seulement belles. Elles étaient… troublantes. On racontait qu’elles appelaient. Tillo Feuillebrune n’était pas un halfelin particulièrement courageux. Il aimait les tartes aux mûres, les siestes au soleil et les conversations inutiles. Pourtant, depuis plusieurs semaines, il ne dormait plus très bien. Chaque soir, alors que le ciel s’embrasait, une étrange sensation s’emparait de lui, comme si quelque chose, ou quelqu’un, prononçait son nom sans voix.

— Tillo…

Il s’éveillait alors, le cœur battant, sans savoir si c’était un rêve ou un souvenir. Un soir, incapable de résister davantage, il quitta son terrier sans prévenir. Il prit un petit sac, un morceau de pain, un couteau émoussé, une pomme ridée et suivit le sentier qui menait vers les collines lointaines. Les Tours du Crépuscule l’attendaient. Le voyage fut plus long qu’il ne l’avait imaginé. Les collines semblaient se déplacer, comme si le paysage refusait d’être traversé. Les ombres s’étiraient dans des directions impossibles. À un moment, Tillo eut l’impression de marcher pendant des heures pour revenir au même arbre noueux. Mais il continua. Et puis, soudain, elles apparurent. Les Tours. Elles n’étaient pas construites comme les bâtiments ordinaires. Elles semblaient… cultivées. Leurs murs n’étaient ni pierre ni bois, mais une matière lisse, translucide, comme du verre vivant, parcouru de veines lumineuses. Plusieurs tours s’élevaient, fines et courbées, comme si elles cherchaient à rejoindre un ciel qu’elles ne pouvaient atteindre. Et de leurs sommets, la lumière s’écoulait. Pas vers le haut, mais vers le bas. Comme une pluie inversée de crépuscule. Tillo resta immobile, bouche entrouverte.

— Par les racines du monde… murmura-t-il.

C’est alors qu’il remarqua autre chose. La porte. Elle était ouverte. À l’intérieur, l’air était tiède et chargé d’un parfum inconnu, quelque chose entre la pluie d’été et le pain fraîchement cuit. Le sol vibrait légèrement sous ses pieds, comme un cœur qui bat doucement. Les murs respiraient. Oui, ils respiraient. La lumière qui les parcourait pulsait lentement, comme si le bâtiment lui-même était vivant.

— Bonjour ? osa Tillo, d’une voix hésitante.

Aucune réponse. Mais le murmure continua.

— Tillo…

Il suivit ce murmure. Le couloir s’élargit peu à peu, jusqu’à déboucher sur une immense salle circulaire. Au centre, suspendues dans l’air, flottaient des centaines, non, des milliers de petites graines. Elles brillaient. Chacune d’une couleur différente. Certaines pulsaient comme des étoiles, d’autres vibraient doucement, comme des notes de musique. Tillo s’approcha, fasciné.

— Ce sont… des graines ?

— Oui.

La voix venait de derrière lui. Tillo sursauta si violemment qu’il en perdit presque l’équilibre. Une silhouette se tenait là. Elle n’était pas vraiment visible. Ou plutôt, elle changeait. Par moments, elle semblait faite de lumière, à d’autres d’ombre, parfois même de souvenirs. Tillo crut apercevoir un visage, puis celui-ci se dissipa comme de la buée.

— Qui… qui êtes-vous ? balbutia-t-il.

— Une gardienne. Ou ce qu’il en reste.

— Et ces graines ?

La silhouette sembla sourire, ou du moins, Tillo en eut l’impression.

— Ce sont les graines de ce qui pourrait être.

Tillo ne comprenait pas. La gardienne le sentit.

— Chaque graine contient une possibilité. Un monde, une vie, un instant qui n’a pas encore existé. Certaines sont anciennes, d’autres attendent encore leur forme.

— Des… mondes ? répéta Tillo.

— Oui. Des histoires qui cherchent à devenir réelles.

Tillo leva les yeux vers les graines flottantes.

— Et vous les… cultivez ?

— Nous les préservons.

— Pourquoi ?

Un silence. Puis :

— Parce que le monde oublie.

La gardienne guida Tillo à travers la salle.

— Regarde.

Elle tendit la main ou quelque chose qui en tenait lieu vers une graine d’un bleu profond. Elle s’ouvrit légèrement, révélant une vision. Un océan infini. Des créatures translucides nageant dans une eau qui chantait. Un ciel sans soleil. Puis la vision se referma.

— Ce monde n’existe pas encore, expliqua la gardienne. Mais il pourrait.

Tillo recula.

— C’est… incroyable.

— Et fragile.

Elle montra une autre graine, fissurée.

— Certaines possibilités meurent avant de naître.

— Pourquoi ?

— Parce que personne ne les imagine plus.

Tillo sentit quelque chose se serrer en lui.

— Alors… vous avez besoin de gens pour rêver ?

— Oui. Mais peu de peuples rêvent encore comme les halfelins.

Tillo rougit légèrement.

— Nous ? Mais nous ne faisons que raconter des histoires au coin du feu…

— Justement.

La lumière autour d’eux pulsa plus intensément.

— Vos histoires nourrissent ces graines. Vos rêves leur donnent forme.

Tillo resta silencieux.

— Alors… pourquoi moi ?

La gardienne sembla hésiter.

— Parce que tu as entendu.

— Entendu quoi ?

— L’appel de ce qui n’existe pas encore.

Les jours passèrent — ou peut-être des heures. Le temps, dans les Tours, n’obéissait à aucune règle familière. Tillo apprit. Il apprit à écouter les graines, à ressentir leur potentiel. Certaines étaient calmes, d’autres agitées, presque impatientes. Il découvrit que certaines réagissaient à ses pensées, changeant légèrement de couleur lorsqu’il imaginait une histoire. Il comprit peu à peu. Les Tours du Crépuscule n’étaient pas un bâtiment. Elles étaient un seuil. Un lieu où le possible attendait de devenir réel. Mais quelque chose n’allait pas. Un jour, Tillo remarqua que la lumière diminuait.

— Gardienne ? appela-t-il.

Elle apparut, plus pâle qu’auparavant.

— Tu l’as senti.

— Oui… les graines… elles s’éteignent.

— Le monde oublie plus vite qu’il ne rêve.

— Mais… on peut faire quelque chose, non ?

Un long silence.

— Oui.

— Quoi ?

— Retourner chez toi.

Tillo resta figé.

— Quoi ?

— Raconte ce que tu as vu. Fais rêver les tiens. Plus ils imagineront, plus les graines survivront.

— Mais… et vous ?

— Nous sommes liées à cet endroit. Mais toi, tu es libre.

Tillo serra les poings.

— Je ne veux pas partir.

— Alors tout disparaîtra.

Le choix fut plus difficile qu’il ne l’aurait cru. Mais au fond, Tillo savait. Il n’était pas venu pour rester. Il était venu pour comprendre. Lorsqu’il quitta les Tours, le soleil se levait. Pour la première fois, il vit les lumières du crépuscule à l’aube. Elles étaient différentes. Plus douces. Comme une promesse. De retour chez les halfelins, Tillo commença à raconter. Au début, on se moqua gentiment de lui. Puis on écouta. Puis on rêva. Et, lentement, quelque chose changea. Les histoires devinrent plus riches. Les enfants inventaient des mondes nouveaux. Les anciens se souvenaient de récits oubliés. Et, au loin, les Tours du Crépuscule brillèrent à nouveau. Certains disent que Tillo y retourna un jour. D’autres affirment qu’il n’en eut plus besoin. Mais tous s’accordent sur une chose : tant que quelqu’un rêve, quelque part, les graines divines continueront de croître. Et les Tours ne s’éteindront jamais tout à fait.
 
Une légende... Les Fontaines triomphantes (22)

On racontait que l’eau des Fontaines Triomphantes pouvait faire repousser un bras, redresser une colonne vertébrale, ou même rendre aimable un chef de guerre. C’était dire sa puissance. Mais ce que les guerriers du Bastion d’Airain ignoraient, ou feignaient d’ignorer, c’est que cette eau n’était pas qu’un miracle pour leurs muscles. C’était aussi, littéralement, la nourriture des élémentaires qui vivaient dans les profondeurs du mont Et les élémentaires commençaient à en avoir assez qu’on leur fasse la toilette dans leur assiette. Dans une cavité de basalte, éclairée par la lueur bleutée de la source, trois élémentaires se tenaient en cercle. Le premier, un être d’eau pure, oscillait comme une flamme liquide. Le second, un amas de vapeur dense, grondait comme une bouilloire contrariée. Le troisième, un bloc de pierre humide, parlait lentement, comme si chaque mot devait traverser une montagne.

— Ils recommencent, soupira l’élémentaire d’eau.

Pshhhhhh, confirma celui de vapeur.

— Encore des fesses dans la soupe, conclut celui de pierre.

Au-dessus d’eux, on entendait des éclaboussures, des rires gras, et le bruit caractéristique d’un guerrier qui se frotte vigoureusement le dos avec une brosse en poils de sanglier.

— Nous devons agir, déclara l’eau.

Pshhhhhh, approuva la vapeur.

— Mais pas trop vite, tempéra la pierre. J’aime bien réfléchir avant de frapper.

Ils se turent lorsque, soudain, un cri résonna dans la grotte supérieure.

— Par les dieux, elle est sérieuse ?!

Les élémentaires échangèrent un regard. Quelque chose, ou quelqu’un, venait de perturber l’ordre établi. Kaelia de la Lame Haute n’était pas du genre à demander la permission. Elle avait traversé trois royaumes, deux déserts, un marécage hanté et un concours de poésie orque pour arriver jusqu’au Bastion d’Airain. Elle avait vaincu des monstres, des bandits, des préjugés, et une fois un poulet particulièrement agressif. Alors, quand elle se présenta devant les Fontaines Triomphantes, son armure cabossée sur l’épaule, ses cheveux tressés serrés, et son regard décidé, elle ne s’attendait pas à être accueillie par… ça.

— Tu ne peux pas entrer, déclara le garde moustachu, planté devant l’entrée comme un rocher mal luné.

— Pourquoi ? demanda Kaelia.

— Parce que c’est réservé aux guerriers.

— Je suis une guerrière.

— Oui mais… aux guerriers masculins.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que… Il chercha une réponse dans le vide. Parce que c’est comme ça.

Kaelia le fixa longuement, puis soupira.

— Très bien. Je vais entrer quand même.

Elle fit un pas. Le garde fit un pas. Elle fit un deuxième pas. Le garde fit un deuxième pas. Elle leva un sourcil. Le garde leva un sourcil. Puis elle lui mit un coup de genou dans l’entrejambe. Le garde s’effondra comme un sac de farine.

— Je t’avais prévenu, dit-elle en enjambant le malheureux.

À l’intérieur, les guerriers du Bastion étaient en plein bain collectif. Des montagnes de muscles, des torses velus, des cicatrices impressionnantes, et une quantité de mousse qui aurait pu alimenter une taverne entière. Quand Kaelia entra, un silence se fit. Puis un cri.

— UNE FEMME !

Les guerriers se levèrent d’un bond, ce qui fit jaillir des vagues d’eau brûlante dans toutes les directions. Certains tentèrent de cacher leur nudité avec des serviettes trop petites. D’autres glissèrent et tombèrent. Un troisième, pris de panique, plongea sous l’eau et ne remonta pas avant trente secondes. Kaelia, elle, resta parfaitement calme.

— Je suis venue utiliser les Fontaines. Comme tout le monde.

— Mais… mais… c’est interdit ! balbutia un colosse couvert de mousse.

— Par qui ?

— Par… euh… la tradition !

— La tradition peut aller se faire voir. Je suis épuisée, j’ai combattu toute la semaine, et j’ai besoin d’un bain.

Elle posa son sac, retira sa tunique, et entra dans l’eau brûlante avec un soupir de soulagement. Les guerriers, eux, semblaient au bord de l’apoplexie. Sous la surface, les élémentaires observaient la scène.

— C’est le chaos, constata l’eau.

Pshhhhhh, confirma la vapeur.

— C’est peut-être le moment d’intervenir, proposa la pierre.

Ils remontèrent lentement, traversant la roche poreuse, jusqu’à émerger dans la salle principale des Fontaines. Les guerriers hurlèrent. Kaelia leva un sourcil, intriguée. L’élémentaire d’eau prit la parole, sa voix résonnant comme un ruisseau en colère.

— Assez ! Vous utilisez notre source sacrée comme un baquet de lessive !

Les guerriers se figèrent. Kaelia, elle, resta dans l’eau, parfaitement détendue.

— Nous exigeons que cesse cette profanation, tonna la vapeur.

— Et que vous arrêtiez de vous frotter les pieds dans notre nourriture, ajouta la pierre.

Un silence gêné s’installa. Puis un guerrier osa demander :

— Vous… vous mangez ça ?

Les trois élémentaires acquiescèrent.

— Et ça vous nourrit ?

Pshhhhhh.

— Et nous… on se lave dedans ?

— Oui, répondit la pierre. Et parfois vous laissez flotter des choses.

Les guerriers devinrent livides. Kaelia sortit de l’eau, s’enroula dans une serviette, et s’avança vers les élémentaires.

— Je comprends votre colère.

— Enfin quelqu’un de raisonnable, dit l’eau.

Pshhhhhh, approuva la vapeur.

— Tu es plus sensée que ces brutes, ajouta la pierre.

Les guerriers protestèrent mollement.

— Mais, continua Kaelia, il y a un problème : ces hommes ont besoin de ces bains pour rester en forme.

— Ils peuvent se laver ailleurs, répliqua l’eau.

Pshhhhhh.

— Ou ne pas se laver du tout, suggéra la pierre. Ça ne nous dérange pas.

Kaelia secoua la tête.

— Non. Ce qu’il nous faut, c’est un compromis.

Les élémentaires se regardèrent. Les guerriers se regardèrent. Personne n’avait la moindre idée de ce qu’elle allait proposer.

— Et si… vous aviez votre propre bassin ? Un bassin réservé, protégé, inaccessible aux guerriers. — Un sanctuaire ? demanda l’eau.

Pshhhhhh ?

— Un endroit rien qu’à nous ?

Kaelia hocha la tête.

— Et en échange, vous laissez les guerriers utiliser les Fontaines… mais à certaines conditions.

Les élémentaires se penchèrent vers elle.

— Lesquelles ?

Kaelia sourit.

— Primo : plus de savon dans la source principale.

— Acceptable.

— Secundo : plus de serviettes sales laissées traîner.

Pshhhhhh.

— Tertio : les guerriers doivent vous offrir une part de leurs récoltes chaque mois.

— Très acceptable.

— Et quarto : j’ai accès aux Fontaines quand je veux.

Les élémentaires se consultèrent. Puis acquiescèrent.

— Marché conclu.

Les guerriers n’avaient pas vraiment leur mot à dire. D’abord parce qu’ils étaient encore traumatisés par l’idée d’avoir pataugé dans la nourriture d’êtres magiques. Ensuite parce que Kaelia les fixait avec un regard qui disait clairement : Essayez de protester, je vous remets tous dans l’eau tête la première. Le pacte fut scellé. Les élémentaires obtinrent un bassin sacré, creusé dans la roche par la pierre elle-même. Les guerriers apprirent à respecter les lieux. Et Kaelia devint la première femme à utiliser les Fontaines Triomphantes. Elle y venait souvent, parfois pour se détendre, parfois pour discuter avec les élémentaires, parfois pour rappeler aux guerriers que non, ce n’était pas « bizarre » qu’elle soit là, et que oui, elle pouvait leur mettre une raclée même en serviette. Les Fontaines Triomphantes devinrent un lieu de cohabitation étonnamment harmonieux. Les élémentaires étaient mieux nourris que jamais. Les guerriers étaient plus propres, et plus respectueux, que dans toute l’histoire du Bastion. Et Kaelia, elle, avait gagné un bain chaud, une réputation, et une certaine satisfaction personnelle.
 
Une légende... La Pyramide purificatrice (23)
Dans les terres brûlées du Sahara, là où le vent taille les dunes comme des lames et où le ciel semble trop vaste pour contenir les prières des mortels, s’ouvrait une cicatrice que nul ne pouvait refermer. On l’appelait le Gouffre. Nul n’en voyait le fond, nul n’en entendait l’écho. Au-dessus de cette béance suspendue dans le monde, retenue par des chaînes plus anciennes que les royaumes eux-mêmes, flottait la Pyramide purificatrice. Renversée vers l’abîme, sa pointe dirigée vers l’inconnu, elle semblait défier l’ordre naturel. Ses flancs d’obsidienne absorbaient la lumière du soleil, et même à midi, elle paraissait avaler le jour. Les prêtres de Bastet disaient que ce lieu n’était pas une construction, mais une offrande. Une bouche. Chaque semaine, des caravanes y arrivaient. Chargées de captifs. Les orques du désert, aux peaux sombres et aux yeux brûlés par la guerre, y étaient enchaînés, traînés, jetés sans cérémonie dans les entrailles de la pyramide. Là, dans des salles profondes où les torches ne suffisaient pas à chasser les ténèbres, les prêtres accomplissaient le Rituel. Ils parlaient peu de ce qu’ils faisaient réellement, mais les résultats étaient visibles. Les corps des orques ressortaient parfois. Vides. Ou pires.



Jurika n’avait jamais cru aux récits des anciens. Elle était née dans un camp mobile, élevée dans la poussière et le fer, nourrie par les histoires de vengeance. Les Égyptiens étaient leurs ennemis, disait-on. Des voleurs d’âmes. Des adorateurs de dieux cruels. Mais elle n’avait jamais vu de ses propres yeux ce que ces mots signifiaient. Jusqu’au jour où ils capturèrent son frère. Ils arrivèrent à l’aube, comme toujours. Silencieux, rapides, disciplinés. Les soldats égyptiens n’étaient pas nombreux, mais ils n’avaient pas besoin de l’être. Ils savaient où frapper. Jurika se battit. Elle tua même un homme. Mais cela ne suffit pas. Elle vit son frère emporté, enchaîné, hurlant. Et elle comprit alors que la guerre n’était pas faite pour être gagnée.



Elisis, elle, vivait dans l’ombre des temples. Servante de Thot, elle avait été choisie pour son intelligence, son calme, sa capacité à lire les signes. Elle copiait les textes anciens, entretenait les archives, et parfois, elle écoutait. Car les prêtres parlaient entre eux. Et ils oubliaient parfois qu’elle était là. Elle entendit parler de la pyramide bien avant de la voir. Elle entendit parler des richesses qu’elle offrait. Du platine pur, du bismuth brillant comme des étoiles mortes, de l’obsidienne noire comme le jugement. Mais elle entendit aussi autre chose. Des murmures. Des doutes. Un vieux prêtre, un soir, avait dit : « Ce que nous nourrissons là-bas… ce n’est plus une déesse. » Le lendemain, il avait disparu.



Jurika suivit la caravane. Seule. Elle savait qu’elle n’avait aucune chance. Mais elle ne cherchait pas à gagner. Elle cherchait à comprendre. À voir. À savoir. Le voyage dura des jours. Elle se cacha dans les dunes, se nourrissant de peu, avançant la nuit. Elle vit les chaînes, les gardes, les captifs. Et elle vit son frère. Toujours vivant. Toujours enchaîné. Quand ils atteignirent la pyramide, Jurika sentit quelque chose se briser en elle. Ce n’était pas un bâtiment. C’était une plaie.



Elisis fut envoyée là-bas contre son gré. Une mission d’étude, lui dit-on. Une occasion d’apprendre. Mais elle savait. On ne revenait pas changé de la pyramide. On ne revenait pas du tout. Lorsqu’elle arriva, elle comprit que les mots avaient été insuffisants. La pyramide n’était pas seulement imposante. Elle était… présente. Comme une pensée intrusive. Comme une voix dans le silence.



Leurs chemins se croisèrent dans les profondeurs. Jurika avait réussi à s’infiltrer. Elle avait tué un garde, pris ses vêtements, dissimulé sa peau sous des tissus. Mais elle ne pouvait pas cacher ses yeux. Elisis les vit. Et elle comprit immédiatement. Elle aurait dû crier. Elle ne le fit pas. « Tu es venue pour quelqu’un, » dit-elle simplement. Jurika hésita. Puis hocha la tête. « Mon frère. » Elisis ferma les yeux un instant. « Alors il est déjà trop tard. » Elles descendirent ensemble. Au cœur de la pyramide. Là où les rituels avaient lieu. Les salles étaient immenses, soutenues par des colonnes gravées de symboles anciens. Au centre, une ouverture. Le Gouffre. Même ici, sous des tonnes de pierre, il était visible. Et il respirait. Autour, des prêtres chantaient. Leurs voix résonnaient, se mêlaient, formaient une musique qui n’avait rien d’humain. Des captifs étaient amenés un à un. Et offerts. Jurika vit son frère. Elle voulut courir. Elisis la retint. « Regarde. » Le rituel commença. Une lumière noire s’éleva du gouffre. Elle enveloppa le corps de l’orque. Il hurla. Longtemps. Trop longtemps. Puis le silence. Quand la lumière disparut, il était toujours là. Mais ce n’était plus lui. Ses yeux étaient vides. Et quelque chose en lui… manquait. « Ils prennent leur âme, » murmura Jurika. Elisis secoua la tête. « Non. Ils la donnent. » « À qui ? » Elisis regarda le gouffre. « À Bastet. » Cette nuit-là, elles parlèrent. Longtemps. Jurika parla de son peuple, de la guerre, de la colère. Elisis parla des prêtres, des richesses, des mensonges. Elles comprirent alors que ce qu’elles pensaient être un conflit n’était qu’un symptôme. Le véritable ennemi était ailleurs. Plus profond. « On ne peut pas la combattre, » dit Elisis. « Alors on doit la priver, » répondit Jurika. Elisis la regarda. « La priver de quoi ? » Jurika serra les poings. « De ce qu’elle veut. » Le plan était simple. Désespéré. Suicidaire. Elles allaient interrompre le rituel. Briser le flux. Couper la source. Elles agirent à l’aube. Quand les prêtres étaient les plus vulnérables. Jurika attaqua. Sans retenue. Sans peur. Elisis, elle, s’approcha du gouffre. Elle portait avec elle un ancien artefact. Un sceau. Un symbole interdit. Elle ne savait pas s’il fonctionnerait. Mais elle savait qu’elle devait essayer. Les chaînes tremblèrent. La pyramide vibra. Le gouffre s’agita. Et pour la première fois, quelque chose en sortit. Pas une lumière. Pas une ombre. Une présence. Immense. Écrasante. Bastet. Elle n’avait rien d’une déesse bienveillante. Ses yeux étaient des abîmes. Son sourire, une promesse de destruction. « Vous osez, » dit-elle. Sa voix était partout. « Vous osez me priver ? » Jurika se dressa. « Tu n’es pas une déesse. » Un silence. Puis un rire. « Et pourtant, vous m’avez nourrie. » Elisis activa le sceau. Une lumière blanche s’opposa à l’obscurité. Le gouffre hurla. Bastet recula. Pour la première fois. « Continue ! » cria Jurika. Mais Elisis hésita. Le sceau ne faisait pas que repousser. Il scellait. Pour toujours. Et avec lui… Tout ce qui était lié au gouffre. Y compris elles. Jurika comprit. Elle s’approcha. « Fais-le. » « On ne survivra pas. » Jurika sourit faiblement. « Peut-être que ce n’est pas le but. » Elisis ferma les yeux. Et activa le sceau. La lumière engloutit tout. Le gouffre se referma. La pyramide trembla. Puis… Le silence. Des jours plus tard, les prêtres revinrent. La pyramide était toujours là. Mais le gouffre avait disparu. Et avec lui… La voix. Les orques changèrent. Lentement. Leur rage diminua. Leur nombre cessa de croître. La guerre ne s’arrêta pas. Mais elle changea. Certains racontent encore cette histoire. Celle d’une princesse orque et d’une servante égyptienne. Deux ennemies. Qui ont choisi de ne plus l’être. Et dans les nuits les plus calmes, quand le vent cesse de hurler, certains disent entendre deux voix. Pas des cris. Pas des prières. Mais un murmure. Fragile. Persistant. Comme un espoir.
 
Une légende... Le Phare du bon entourage (24)
Le désert avait changé depuis la chute de la Pyramide purificatrice. Le vent soufflait toujours sur les mers de sable, les caravanes poursuivaient leurs routes de poussière et de sang, les royaumes égyptiens dressaient encore leurs temples vers les étoiles brûlantes. Pourtant, quelque chose avait disparu. Une faim. Pendant des siècles, elle avait imprégné le monde comme une odeur de métal sur des mains couvertes de sang. Les orques naissaient dans la colère, grandissaient dans la violence, mouraient dans des guerres sans mémoire. Les prêtres de Bastet avaient prétendu que cette brutalité était dans leur nature. Mais après la fermeture du Gouffre, les choses changèrent. Lentement. Les razzias devinrent moins fréquentes. Certains clans orques commencèrent même à commercer avec des villages humains isolés. Les enfants riaient davantage. Les vieillards mouraient dans leurs lits plutôt qu’au bout d’une lame. Cela aurait dû être une victoire. Mais les dieux avides n’abandonnent jamais vraiment. Jurika vivait désormais loin des grandes tribus. Les siens la considéraient avec méfiance. Certains murmuraient qu’elle avait trahi son peuple en s’alliant à une humaine. D’autres prétendaient qu’elle avait été maudite par Bastet elle-même. Ils avaient raison sur un point. Depuis la destruction de la pyramide, Jurika rêvait chaque nuit du Gouffre. Elle entendait encore les chaînes. Elle sentait encore cette présence immense, tapie dans l’obscurité. Vivante. Patiente. Elisis, elle, avait été chassée des temples de Thot. Les prêtres refusaient de prononcer son nom. On avait brûlé ses écrits, effacé son visage des archives, détruit jusqu’aux statues qui la représentaient comme novice. Car reconnaître ce qu’elle avait fait revenait à admettre une vérité insupportable : les dieux pouvaient mentir. Elle errait désormais entre les cités, guérissant les malades, lisant les présages dans les étoiles et les cendres. Partout, elle entendait les mêmes rumeurs. Une tour blanche. Une flamme éternelle. Des sorciers devenus prodigieux… puis monstrueux. Le premier à parler du Phare du Bon Entourage fut un vieil homme aveugle. Il attendait la mort sous une tente déchirée aux abords d’une oasis mourante. Sa peau était couverte de veines noires semblables à des racines brûlées. Quand Elisis lui demanda ce qui l’avait conduit à cet état, il éclata d’un rire sec. « Le savoir. » Puis il leva son visage vide vers elle. « Elle promet toujours cela en premier. » Le phare se dressait à l’ouest. Au bord des falaises rouges où le désert plongeait dans des canyons sans lumière. On disait que sa flamme était visible à des centaines de kilomètres, même durant les tempêtes de sable. Des mages de tous les royaumes s’y rendaient. Certains revenaient capables d’arrêter la pluie, de briser la pierre d’un mot ou de consumer un homme d’un simple regard. Mais ils revenaient changés. Cruels. Paranoïaques. Affamés de pouvoir. Et quand leur corruption devenait trop visible, ils disparaissaient. Toujours dans la même direction. Vers le phare. Elisis retrouva Jurika dans les ruines d’un ancien fort orque. La princesse était assise près d’un feu mourant, aiguisant une lame courbe noircie par le sable. Quand elle vit l’Égyptienne approcher, elle ne sourit pas. « Je savais que tu reviendrais avec de mauvaises nouvelles. » Elisis s’assit face à elle. « Bastet est encore là. » Jurika cessa son mouvement. Pendant quelques secondes, seul le vent parla entre les pierres. Puis l’orque soupira. « Bien sûr qu’elle l’est. » Elles partirent au lever du soleil. Comme autrefois. Deux silhouettes perdues dans l’immensité du désert. Mais quelque chose avait changé entre elles. Lors de leur première lutte, elles avaient été unies par la nécessité. Désormais, elles étaient unies par la fatigue. Sur leur route, elles croisèrent les marques du phare. Un village entier transformé en statues de sel. Un lac noir où des poissons morts flottaient le ventre ouvert. Des hommes capables de lire les pensées… incapables ensuite de supporter leurs propres souvenirs. Et partout, toujours les mêmes traces : des veines sombres sous la peau. Comme celles du vieil aveugle. Au cinquième jour, elles rencontrèrent un enfant. Il devait avoir dix ans à peine. Il marchait seul dans le désert, les pieds nus ensanglantés, serrant contre lui un livre brûlé. Jurika voulut l’ignorer. Elisis s’agenouilla devant lui. « Où sont tes parents ? » L’enfant leva vers elle des yeux gris. « Ils servent la flamme maintenant. » Cette nuit-là, l’enfant parla dans son sommeil. Des phrases sans sens. Des mots anciens. Puis un nom. Bastet. Le feu vacilla aussitôt. Jurika bondit sur ses pieds, lame en main. Et dans les flammes, pendant une seconde, elles virent un visage. Félin. Immense. Souriant. « Elle nous suit, » murmura Elisis. Jurika cracha dans le sable. « Alors qu’elle regarde bien. » Mais au fond d’elle-même, la peur grandissait. Car elle comprenait enfin quelque chose : la pyramide n’était pas le cœur du mal. Seulement un outil. Le phare apparut au septième jour. Même de loin, il semblait irréel. Une tour blanche, lisse, immense, surgissant des falaises comme un os planté dans le monde. Au sommet brûlait une flamme pâle qui n’émettait ni fumée ni chaleur. Et autour de la tour… des silhouettes. Des centaines. Des mages. Immobiles. Le regard tourné vers la lumière. « Ils prient ? » demanda Jurika. Elisis secoua lentement la tête. « Non. » Sa voix trembla. « Ils nourrissent quelque chose. » Elles attendirent la nuit pour entrer. Le phare n’était gardé par aucun soldat. Il n’en avait pas besoin. À mesure qu’elles approchaient, Jurika sentit ses pensées devenir floues. Ses souvenirs semblaient plus lointains. Ses colères plus lourdes. Et une voix. Douce. Maternelle. « Tu pourrais être reine. » Jurika serra les dents. La voix continua. « Tu pourrais sauver ton peuple. Leur donner des terres. Des armes. Une paix éternelle. » Elle vacilla. Puis Elisis lui saisit le bras. Le contact brisa immédiatement le murmure. « Ne l’écoute pas. » À l’intérieur, le phare ressemblait moins à une tour qu’à un temple. Des couloirs circulaires montaient vers les hauteurs, couverts de fresques représentant Bastet entourée d’adorateurs souriants. Plus elles grimpaient, plus les murs devenaient organiques. Comme si la pierre elle-même respirait. Elles trouvèrent les premiers corps au troisième niveau. Des sorciers. Assis en cercle. Desséchés. Leurs visages exprimaient une paix terrible. Et de leurs poitrines ouvertes sortaient des filaments blancs montant vers le sommet de la tour. « Leurs âmes… » murmura Elisis. Jurika regarda les filaments pulser lentement. « Elle recommence. » Mais cette fois, Bastet avait appris. Elle ne prenait plus par la peur. Elle prenait par le désir. Au sommet les attendait la flamme blanche. Elle flottait dans le vide au centre d’une immense salle circulaire ouverte sur le ciel nocturne. Et devant elle se tenait une femme. Grande. Magnifique. Ses yeux brillaient comme des lunes d’or. Elisis sentit immédiatement ses jambes trembler. Car malgré tout… malgré la terreur… la présence de Bastet restait divine. « Vous avez détruit mon premier sanctuaire, » dit la déesse avec douceur. « Et pourtant vous revenez vers moi. » Jurika leva sa lame. « Nous sommes venues terminer ce que nous avons commencé. » Bastet sourit. « Terminer ? » La flamme blanche pulsa. Et soudain Jurika vit son peuple prospère. Des villes orques immenses. Des enfants heureux. Des champs fertiles. Plus de guerre. Plus de faim. « Je peux leur offrir cela, » murmura Bastet. Puis elle regarda Elisis. Et l’Égyptienne vit autre chose. Les bibliothèques perdues restaurées. Les savoirs anciens retrouvés. La maladie vaincue. La mort reculée. Tout ce qu’elle avait toujours désiré. « Il suffit de me nourrir, » dit Bastet. Elisis tomba à genoux. La tentation était insupportable. Elle comprenait soudain pourquoi tant de prêtres avaient servi la déesse avec ferveur. Bastet ne mentait pas entièrement. Elle donnait réellement des merveilles. Mais chaque don exigeait que quelqu’un d’autre soit vidé. Jurika posa une main sur l’épaule d’Elisis. Et ce simple geste rappela à la jeune femme les ruines du Gouffre. Les captifs. Les cris. Le frère de Jurika. Tout ce que Bastet appelait un prix acceptable. Elisis se releva. « Non. » Pour la première fois, la déesse fronça légèrement les sourcils. « Vous êtes des créatures si étranges, » murmura Bastet. « Vous souffrez. Vous mourez. Vous vous détruisez sans cesse. Et pourtant vous refusez la seule chose capable de vous sauver. » Jurika cracha au sol. « Ce n’est pas du salut. » La princesse désigna les corps desséchés. « C’est juste une autre forme de faim. » La flamme blanche grandit brusquement. Le phare entier se mit à trembler. Les murs organiques palpitaient désormais comme un cœur immense. Et dehors, les mages tournèrent simultanément leurs visages vers le sommet. « Vous ne pouvez pas me détruire, » dit Bastet. Sa voix n’était plus douce. Elle était immense. Ancienne. « Tant qu’il existera des êtres prêts à sacrifier les autres pour leurs propres rêves… je renaîtrai toujours. » Elisis comprit alors l’horrible vérité. Bastet n’était pas seulement une déesse. Elle était un reflet. Une incarnation de l’égoïsme des peuples. Les prêtres, les rois, les sorciers, les conquérants… Tous l’avaient créée autant qu’ils l’adoraient. Le phare commença à s’ouvrir. Des fissures lumineuses parcoururent la tour entière. Et dans la lumière blanche apparurent des milliers de visages. Tous ceux qu’elle avait dévorés. « Que fait-on ? » cria Jurika. Elisis regarda la flamme. Puis l’enfant rencontré dans le désert lui revint en mémoire. Le livre brûlé. Les mots qu’il répétait. Elle comprit soudain. Le phare ne se nourrissait pas seulement des âmes. Il se nourrissait de l’isolement. De l’ambition solitaire. De la conviction que le pouvoir personnel valait plus que les autres. Le “bon entourage” n’était qu’un mensonge cruel. Alors Elisis tendit la main vers Jurika. Et Jurika la saisit. Simplement. Sans peur. La flamme vacilla. Bastet recula d’un pas. Elisis parla alors. Pas à la déesse. Aux âmes prisonnières. « Vous n’êtes pas seules. » Jurika reprit : « Vous ne lui appartenez pas. » Et quelque chose changea. Les visages dans la lumière se tournèrent les uns vers les autres. Pour la première fois depuis des siècles. La flamme blanche se fissura. Bastet poussa un rugissement terrible. La tour entière se mit à s’effondrer. Jurika et Elisis coururent tandis que les pierres éclataient autour d’elles. Les mages dehors s’effondraient dans le sable, libérés ou brisés, nul ne pouvait encore le dire. Derrière elles, la flamme blanche explosa dans un silence absolu. Puis le phare s’écroula dans les falaises rouges. Quand elles émergèrent enfin des ruines, l’aube commençait à naître. Le désert était silencieux. Pour la première fois depuis longtemps… paisible. Jurika regarda l’horizon. « Est-ce terminé ? » Elisis observa le soleil se lever lentement. Puis elle pensa aux royaumes, aux guerres, aux hommes avides, aux prêtres ambitieux. Et à cette vérité terrible : Bastet renaîtrait peut-être toujours. Sous un autre nom. Dans un autre temple. Dans un autre cœur. Mais désormais, quelqu’un résisterait. Elisis tourna les yeux vers Jurika. Puis vers les survivants qui commençaient lentement à s’aider les uns les autres parmi les décombres. Et malgré la fatigue. Malgré les morts. Malgré l’immensité du désert. Elle sourit. Un sourire fragile. Humain.

« Alors nous recommencerons aussi. »
 
Une légende... D111-a "Voyage temporel" (25)
Le bâtiment D111-a n’avait ni portes ni fenêtres. De loin, il ressemblait à un bloc d’obsidienne échoué au milieu du désert salin de Kandar, une région si isolée qu’aucune ville n’apparaissait sur les cartes civiles. La structure se dressait au cœur d’un cratère artificiel de trois kilomètres de diamètre, entourée d’antennes de surveillance et de tours de refroidissement couvertes de givre malgré la chaleur écrasante. À l’intérieur pourtant, D111-a n’était pas un bâtiment. C’était une machine. Une machine vivante. Kerda Vallen le comprit dès sa première descente dans le noyau. Elle avançait derrière le directeur Halven, ses bottes résonnant sur les passerelles métalliques suspendues au-dessus d’un vide circulaire. Au centre du gouffre tournoyaient d’immenses anneaux de métal noir, des dizaines de cercles imbriqués les uns dans les autres, chacun pivotant selon un axe différent. Des arcs électriques bleutés bondissaient entre eux comme des éclairs prisonniers. Le bruit évoquait à la fois un moteur et une respiration.

— Impressionnant, n’est-ce pas ? demanda Halven.

Kerda ne répondit pas immédiatement. Elle observait les anneaux. Ils ne semblaient pas obéir aux lois mécaniques classiques. Certains ralentissaient puis accéléraient sans inertie visible. D’autres paraissaient vibrer hors de phase avec la réalité elle-même, comme si leur matière hésitait entre plusieurs positions.

— Vous avez dit que cette chose avait été trouvée sur Europe ?

— Sous la glace, oui. Enterrée à deux kilomètres de profondeur.

— Et personne ne sait qui l’a construite.

Halven sourit.

— Si nous le savions, vous ne seriez pas ici.

Kerda reporta son attention vers le cœur de D111-a. Depuis vingt ans, l’humanité exploitait la machine sans réellement la comprendre. On avait découvert qu’elle pouvait accélérer le temps dans un espace précis. Une serre entière pouvait connaître cinquante années en quelques jours. Des matériaux soumis à l’érosion pendant des siècles étaient analysés en quelques heures. Les laboratoires pharmaceutiques payaient des fortunes pour faire vieillir instantanément des cultures cellulaires. Le monde avait changé grâce à D111-a. Mais la machine demeurait imprévisible. Il existait des rapports classifiés. Des incidents. Des accidents. Des zones où le temps s’était emballé. Des chercheurs morts de vieillesse en quelques secondes. Ou pire. Kerda avait été recrutée précisément pour cela. Parce qu’elle était la meilleure spécialiste des anomalies chrono-quantiques du système solaire. Et parce que quelqu’un, enfin, commençait à avoir peur. Le laboratoire principal se trouvait au niveau inférieur. Une immense salle blanche divisée par des champs de confinement translucides. Au centre flottait une sphère lumineuse : la zone d’essai.

— Test vingt-sept, annonça une technicienne.

Kerda s’installa devant une console. Des plants de céréales génétiquement modifiés reposaient dans la sphère. Halven croisa les bras.

— Accélération x cent.

Les anneaux du noyau, plusieurs étages plus bas, grondèrent. La lumière bleue pulsa. Et les plantes commencèrent à pousser. En quelques secondes, les tiges s’allongèrent. Les feuilles se déployèrent. Des épis apparurent. Puis vinrent les premiers signes d’instabilité. Kerda les vit avant les autres. Les ombres. Les plantes projetaient des silhouettes impossibles. Comme si plusieurs sources lumineuses invisibles existaient en même temps. Elle fronça les sourcils.

— Arrêtez.

Personne ne bougea.

— J’ai dit arrêtez !

La technicienne hésita. Halven soupira.

— Kerda, le test est stable.

— Non.

Elle pointa l’écran. Les horloges internes divergeaient. Certaines indiquaient trois minutes. D’autres près de neuf. Le temps ne s’écoulait plus uniformément dans la sphère. Soudain, les plantes se flétrirent. Puis rajeunirent. Puis vieillissent à nouveau. Comme si plusieurs chronologies entraient en collision. Les lumières du laboratoire vacillèrent. Les arcs électriques gagnèrent en intensité. Et Kerda entendit quelque chose. Un murmure. Très faible. Comme une voix lointaine.

— Coupure d’urgence ! cria-t-elle.

Cette fois, Halven obéit. Les champs de confinement s’éteignirent. La sphère lumineuse implosa silencieusement. Quand les lumières revinrent, les plantes avaient disparu. À leur place se trouvait une poussière grisâtre. Un silence pesant envahit la pièce. Puis un technicien murmura :

— Les capteurs de masse indiquent encore une présence.

Kerda sentit un frisson lui parcourir le dos. La sphère était vide. Et pourtant quelque chose occupait toujours l’espace. Cette nuit-là, Kerda consulta les archives interdites. Elle n’était pas censée y accéder. Mais les systèmes de sécurité de D111-a avaient été conçus par des ingénieurs. Et les ingénieurs avaient toujours tendance à sous-estimer les scientifiques. Les fichiers s’ouvrirent un à un. Incident 04. Une équipe entière avait disparu lors d’une expérience d’accélération biologique. Incident 09. Une zone de confinement était restée figée pendant onze jours alors que le reste du laboratoire continuait normalement. Pour les observateurs extérieurs, la pièce était immobile. À l’intérieur, les chercheurs avaient vécu plus de trois siècles. Aucun n’avait survécu. Incident 14. Kerda s’arrêta. Le fichier était corrompu. Seuls quelques fragments demeuraient. "… les anneaux ont répondu…" "… présence consciente…" "… elle observe…" Kerda relut la phrase plusieurs fois. Une présence consciente. Elle se leva brusquement. La pièce lui semblait soudain trop étroite. Depuis son arrivée, elle éprouvait une sensation étrange près du noyau. Comme si la machine percevait les êtres humains. Comme si elle attendait. Un bruit sec retentit derrière elle. Elle se retourna. L’écran venait de changer seul. Une suite de symboles inconnus défilait désormais sur le moniteur. Des cercles. Des lignes. Des spirales imbriquées. Le même motif que les anneaux du noyau. Puis apparut une traduction automatique incomplète. NE PAS OUVRIR. Kerda resta figée. Le message disparut aussitôt. Les fichiers redevinrent normaux. Elle sentit sa respiration s’accélérer. Quelqu’un venait-il de pirater le système ? Ou la machine elle-même tentait-elle de communiquer ? Le lendemain, elle descendit seule vers le noyau central. Les niveaux inférieurs étaient presque interdits d’accès. L’air y était glacial. Les murs vibraient faiblement. Plus elle approchait, plus elle percevait ce murmure diffus. Comme des milliers de voix parlant simultanément à travers un océan. La salle du noyau était immense. Les anneaux occupaient tout l’espace. Ils tournaient lentement dans l’obscurité. Des arcs bleus illuminaient parfois les parois. Kerda s’approcha de la plateforme centrale. Et remarqua quelque chose d’anormal. Des inscriptions. De minuscules symboles gravés sur le métal noir. Elle posa la main dessus. Le métal était chaud. Une décharge traversa son bras. Et le monde disparut. Elle vit une planète morte. Un ciel rouge. Des océans évaporés. Des structures gigantesques brisées par une guerre ancienne. Puis elle vit D111-a. Ou plutôt des milliers de machines identiques. Alignées autour d’une étoile noire. Elles ouvraient quelque chose. Pas un portail. Une blessure. Le temps lui-même semblait s’écarter devant elles. Et derrière cette ouverture se trouvait une obscurité mouvante. Vivante. Affamée. Kerda retira brutalement sa main. Elle s’effondra à genoux, haletante. Le murmure était devenu plus clair.

Elle distinguait presque des mots.

— Ne… laissez… pas…

Une alarme retentit soudain. Les anneaux accélérèrent. Les arcs électriques explosèrent autour d’elle. Puis tout s’arrêta. Halven apparut sur la passerelle supérieure. Son visage était blême.

— Vous êtes descendue ici sans autorisation ?

Kerda se releva difficilement.

— Cette machine n’est pas un outil.

— Nous le savons.

— Non. Vous ne comprenez pas.

Elle pointa les anneaux.

— Elle fait autre chose que manipuler le temps.

Halven resta silencieux.

Puis il prononça une phrase qui glaça Kerda.

— Bien sûr.

Dans le bureau du directeur, les murs étaient couverts d’écrans affichant des données temporelles. Halven servit deux verres d’eau. Ses mains tremblaient légèrement.

— Le gouvernement vous a menti, dit-il.

Kerda ne répondit rien.

— D111-a n’accélère pas réellement le temps.

Il activa un écran. Une modélisation tridimensionnelle apparut. L’univers ressemblait à une membrane vibrante.

— La machine déplace les régions concernées.

— Déplace ?

— Elle les fait glisser vers des états futurs possibles.

Kerda sentit son estomac se nouer.

— Ce n’est pas possible.

— Nous pensions cela aussi.

L’écran montra des centaines de lignes temporelles divergentes.

— Quand nous accélérons une serre de cinquante ans, nous ne faisons pas avancer son temps local. Nous l’envoyons brièvement dans un futur compatible avant de la réancrer au présent.

Kerda pâlit.

— Alors les incidents…

— Sont des erreurs de réancrage.

Le silence tomba. Kerda comprit soudain. Les plantes disparues. Les chercheurs vieillissant différemment. Les anomalies de masse. Parfois, ce qui revenait n’était pas exactement ce qui était parti.

— Vous jouez avec des univers entiers…

Halven ferma les yeux.

— Nous n’avons plus le choix.

Il agrandit une nouvelle image. La Terre. Des zones désertifiées. Des famines. Des colonies martiennes abandonnées.

— Les ressources s’effondrent. D111-a maintient notre civilisation debout.

— Jusqu’au jour où elle détruira tout.

Halven resta silencieux. Puis il murmura :

— Ce jour approche.

Trois heures plus tard, l’incident majeur débuta. Kerda se trouvait dans le laboratoire principal lorsqu’une vibration secoua tout le complexe. Les écrans devinrent noirs. Puis affichèrent le même message sur chaque surface. DÉSYNCHRONISATION. Les alarmes hurlèrent.

— Source ? cria quelqu’un.

— Le noyau !

Les anneaux de D111-a accéléraient au-delà des limites connues. Les arcs électriques traversaient désormais les murs. L’air lui-même semblait se déchirer. Kerda regarda les horloges. Aucune n’indiquait la même heure. Certaines reculaient. D’autres avançaient à une vitesse folle. Un technicien poussa un cri. Son bras vieillissait. La peau se ridait sous leurs yeux. Puis redevint jeune. Puis âgée à nouveau. Comme si son corps hésitait entre plusieurs vies.

Kerda saisit une tablette de diagnostic. Et comprit. La zone d’effet de D111-a s’étendait. Le bâtiment entier était en train d’être déplacé à travers des futurs multiples. Bientôt, l’instabilité atteindrait les villes orbitales. Puis la Terre.

— Évacuation générale ! cria Kerda.

Personne ne bougea. Tous regardaient le plafond. Des fissures lumineuses apparaissaient dans l’air. À travers elles, on apercevait d’autres versions du monde. Une Terre recouverte d’océans noirs. Une cité suspendue dans un ciel rouge. Un désert glacé traversé par des silhouettes gigantesques. Puis les murmures commencèrent. D’abord faibles. Presque inaudibles. Puis de plus en plus nombreux. Comme des milliers de voix parlant dans une langue oubliée. Un technicien tomba à genoux, les mains plaquées sur les oreilles.

— Ça parle… mon Dieu… ça parle…

Les lumières explosèrent. Le laboratoire bascula dans une pénombre bleutée. Au centre de la pièce, l’espace se déforma lentement. Comme une surface liquide. Et quelque chose apparut derrière. Une ombre immense. Trop grande pour exister dans les limites du bâtiment. Kerda sentit son cœur se serrer. La silhouette ne traversait pas réellement la faille. Elle regardait. Comme un œil observant à travers une fissure dans un mur.

— Coupez le noyau ! hurla-t-elle.

— Impossible ! répondit Halven depuis la passerelle supérieure. Les commandes ne répondent plus !

Les anneaux de D111-a tournaient désormais si vite qu’ils semblaient immobiles. Les arcs électriques formaient autour d’eux une sphère de lumière pure. Kerda comprit soudain. La machine ne se contentait pas d’accélérer le temps. Elle ouvrait des passages. Chaque expérience. Chaque accélération. Chaque saut temporel avait fragilisé quelque chose. Une frontière. Un verrou. Le murmure s’intensifia. Puis une phrase émergea clairement dans son esprit.

— Vous avez ouvert.

Kerda chancela. La voix ne venait pas des haut-parleurs. Elle venait de partout à la fois. Des murs. Du sol. Du temps lui-même. La silhouette derrière la faille bougea lentement. Et pendant une fraction de seconde, Kerda aperçut des milliers de formes semblables derrière elle. Attendant. Le sang de Kerda se glaça. D111-a n’était pas une machine abandonnée. C’était une prison. Ou peut-être une serrure. Et l’humanité venait de tourner la clé. Une alarme plus grave retentit alors dans tout le complexe. SURCHARGE DU NOYAU. DESTRUCTION IMMINENTE. Halven descendit précipitamment la passerelle. Son visage avait vieilli de plusieurs années en quelques minutes.

— Il reste une solution, dit-il.

— Laquelle ?

Il tendit à Kerda une clé de sécurité en cristal noir.

— Inverser le flux temporel du noyau.

Kerda comprit immédiatement.

— Ça détruira D111-a.

— Oui.

Le sol trembla violemment. Une partie du plafond disparut soudain. Pas détruite. Effacée. À sa place s’étendait un ciel inconnu rempli d’éclairs bleus. La silhouette dans la faille semblait désormais plus proche. Trop proche. Halven posa une main tremblante sur l’épaule de Kerda.

— Si nous ne faisons rien, cette chose passera entièrement.

Kerda regarda le noyau. Les anneaux. Les éclairs. Les fractures du réel qui s’élargissaient seconde après seconde. Puis elle pensa à la Terre. Aux milliards de vies ignorantes de ce qui se jouait ici. Elle serra la clé. Et courut vers le centre du laboratoire. Le temps se déformait autour d’elle. Par instants, elle apercevait d’autres versions d’elle-même courant dans d’autres directions. Certaines blessées. Certaines âgées. Certaines déjà mortes. Elle atteignit enfin le pupitre central. Le noyau vibrait si fort que l’air devenait solide. Derrière elle, la créature commençait à émerger de la faille. Une masse mouvante d’ombre et d’électricité. Kerda inséra la clé. Le système hésita. Puis un message apparut. INVERSION DU FLUX : IRRÉVERSIBLE. Elle inspira profondément. Et valida. Les anneaux changèrent brutalement de direction. Un hurlement métallique déchira le complexe. La faille se contracta instantanément. La silhouette poussa un cri impossible. Non pas un son. Une douleur. Toutes les vitres explosèrent. Les lumières s’éteignirent. Le bâtiment entier sembla se plier sur lui-même. Kerda fut projetée au sol. Autour d’elle, les murs vieillissaient puis redevenaient neufs en quelques secondes. Le temps s’effondrait. Les anneaux ralentirent. Encore. Encore. Puis s’arrêtèrent. Le silence tomba brutalement. Total. La faille avait disparu. Les murmures aussi. Il ne restait plus qu’un grondement lointain. Le dernier souffle de D111-a. Kerda releva difficilement la tête. Halven gisait contre une console détruite. Immobile. Le noyau se fissurait lentement. Une lumière blanche s’en échappait. Elle comprit alors que le complexe entier allait exploser. Elle se releva en titubant. Et courut. Quelques minutes plus tard, seule au milieu du désert glacé de Kandar, Kerda regarda le bâtiment D111-a s’effondrer dans un silence irréel. Les anneaux disparurent les uns après les autres dans une lumière bleue aveuglante. Puis il ne resta plus rien. Seulement un cratère fumant. Et le vent. Kerda resta immobile longtemps. Le soleil commençait à se lever. Alors qu’elle allait partir, quelque chose attira son attention. Au loin. Très loin dans le ciel. Une faible lueur bleue venait d’apparaître entre les étoiles. Puis une deuxième. Puis une troisième. Comme des machines qui s’éveillaient.
 
Une légende... D222-z (26)
La première chose que Russel ressentit en voyant D222-z, ce fut la honte. Pas la peur. Pas l’émerveillement. La honte. Comme s’il venait d’entrer dans une cathédrale bâtie pour une espèce supérieure. La structure se dressait au milieu de la plaine cendreuse de Néréide-4 depuis un temps impossible à mesurer. Aucun métal humain ne rouillait de cette façon. Aucune architecture humaine n’osait ces proportions. Le visage colossal émergeait du sol noir jusqu’à plus de trois cents mètres de hauteur : un faciès simiesque, aux orbites profondes, aux lèvres épaisses entrouvertes dans une expression ambiguë, douleur, rire ou menace. Les premiers colons l’avaient appelée D222-z “simia sapiens”. Un nom administratif donné à ce qui ressemblait à un dieu enterré. Russel ajusta son respirateur et descendit du transport blindé. Le vent balayait la plaine avec un bruit de papier froissé. Rien ne poussait ici. Aucun insecte. Aucun oiseau. Aucun fossile. Seulement cette tête immense tournée vers le ciel violet.

— Toujours aussi accueillant, marmonna Lena derrière lui.

Lena Kirov était ingénieure exo-structurelle, envoyée par le Consortium pour superviser la dix-septième mission d’exploration. Les seize précédentes n’avaient presque rien rapporté. Quelques couloirs mouvants. Des variations gravitationnelles. Des sons enregistrés dans les profondeurs. Et trois disparus. Russel activa sa caméra thoracique.

— Journal de terrain. Jour un. Site D222-z. Hypothèse inchangée : structure non défensive, probablement cognitive ou mémorielle.

— “Cognitive”. Tu anthropomorphises encore la chose, dit Lena.

Russel leva les yeux vers les orbites gigantesques.

— Elle nous regarde depuis des millénaires. J’ai le droit de l’anthropomorphiser.

L’entrée principale se trouvait dans la bouche. Les premières équipes avaient tenté de percer le crâne avec des foreuses orbitales. Le matériau avait absorbé l’énergie comme une éponge absorbe l’eau. Finalement, un drone avait découvert l’ouverture : une gorge de pierre noire descendant sous la surface de la planète. Ils avancèrent dans le conduit. Les lampes révélaient des parois couvertes de reliefs presque organiques. À certains endroits, le matériau pulsait faiblement, comme parcouru d’une circulation lente.

— Toujours vivant, murmura Lena.

Russel ne répondit pas. Il écoutait. Depuis son arrivée sur Néréide-4, il faisait le même rêve chaque nuit : une foule immense observait quelque chose au loin. Tous levaient les yeux avec une expression de terreur sacrée. Puis une voix disait : « Vous êtes les suivants. » Le conduit déboucha sur une salle gigantesque. Russel s’arrêta net. Des milliers de silhouettes occupaient la pièce. Humaines. Enfin… presque. Elles étaient assises en rangées concentriques, immobiles, les mains sur les genoux. Leurs corps étaient desséchés mais parfaitement conservés. Certaines portaient encore des fragments de vêtements inconnus. Lena blêmit.

— Bordel…

Russel approcha lentement. Les créatures avaient toutes un visage proche de celui de la statue extérieure : simiesque, mais traversé d’une intelligence troublante. Aucune trace de violence. Aucune blessure. Comme si toute une civilisation s’était simplement assise ici… pour attendre.

— Datation ? demanda Lena.

Russel lança le scan. Le résultat clignota plusieurs secondes avant d’afficher : ERREUR : ÉCHELLE TEMPORELLE INCOMPATIBLE

— Ça n’a aucun sens…

Puis l’une des silhouettes ouvrit les yeux. Lena cria. Le corps se leva avec une lenteur mécanique. Ses articulations craquèrent comme des branches mortes. Russel sentit son cœur se bloquer. La créature le regarda longuement. Puis elle parla dans sa langue.

— Vous êtes arrivés trop tôt.

Le nom de la créature était, ou avait été, Orun. Du moins, c’était le son le plus proche que les traducteurs puissent produire. Ils l’avaient installé dans le camp provisoire à l’intérieur de la structure. Orun refusait d’en sortir.

— Le dehors est vide, disait-il. Il n’a plus de mémoire.

Sa peau ressemblait à du bois fossilisé. Pourtant ses yeux restaient vifs. Russel enregistrait chaque mot.

— Avez-vous construit D222-z ?

Orun sembla réfléchir longtemps.

— Nous ne l’avons pas construite. Nous l’avons cultivée.

— Cultivée ?

— Comme vous cultivez des organes.

Lena échangea un regard avec Russel.

— Alors… qu’est-ce que c’est ?

Le silence tomba.

Au loin, la structure vibra légèrement.

— Une arche, répondit Orun.

Au troisième jour, l’équipe découvrit le puits central. Il descendait au cœur de la structure comme une colonne vertébrale infinie. Aucun fond détectable. Des chants montaient des profondeurs. Des voix humaines. Russel descendit avec Lena et deux drones. Les parois étaient couvertes d’empreintes de mains. Des millions. Certaines humaines. D’autres non. Au bout de deux cents mètres, ils atteignirent une plateforme circulaire. Quelque chose flottait au centre. Une sphère noire, parfaitement lisse, d’environ trois mètres de diamètre. Russel sentit aussitôt une pression dans son crâne. Des images. Des villes gigantesques. Des océans rouges. Des foules fuyant sous un ciel en feu. Puis un visage immense descendant des nuages. Le même visage que D222-z. Russel tomba à genoux. Lena l’attrapa.

— Ne la regarde pas !

Mais lui comprenait déjà. La sphère n’était pas une machine. C’était une mémoire. Une mémoire si dense qu’elle rayonnait directement dans le cerveau. Orun les rejoignit lentement.

— Vous voyez maintenant.

Russel releva les yeux.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Orun contempla la sphère.

— Nous avons rencontré les Architectes.

Selon Orun, son peuple avait dominé cette région galactique pendant près de deux millions d’années. Ils avaient vaincu les maladies. La mort. Le besoin. Puis ils avaient trouvé quelque chose dérivant entre les galaxies. Une structure impossible. Un visage colossal. Ils l’avaient étudiée pendant des siècles avant de comprendre sa fonction. Ce n’était pas un vaisseau. C’était un test.

— Les Architectes cherchaient des civilisations conscientes capables de préserver la mémoire du vivant, expliqua Orun. Chaque espèce choisie recevait une arche.

— Préserver quoi ? demanda Russel.

— Tout.

La sphère contenait les souvenirs d’espèces entières. Pensées, cultures, émotions, langues, rêves. Des mondes morts continuaient à vivre à l’intérieur.

— Une bibliothèque biologique… murmura Russel.

— Non. Une graine.

Lena fronça les sourcils.

— Pourquoi vous avoir laissés mourir alors ?

Orun fixa le vide.

— Parce que nous avons échoué.

Cette nuit-là, Russel ne dormit pas. Il errait dans les couloirs de D222-z pendant que la structure vibrait doucement autour de lui. Il pensait à la Terre. Aux guerres des colonies. Aux océans artificiels. À l’humanité qui transformait chaque monde en usine. Peut-être avaient-ils déjà échoué eux aussi. Dans une salle latérale, il trouva quelque chose que les scanners n’avaient jamais détecté. Une porte ouverte. Derrière : une pièce minuscule. Et au centre, un enfant. Humain. Russel recula de stupeur. Le garçon leva les yeux.

— Tu es enfin venu.

— Qui es-tu ?

— Je suis l’interface.

Sa voix était calme, presque adulte.

— Tu n’es pas réel.

— Toi non plus.

Les murs disparurent. Russel se retrouva debout dans une ville gigantesque traversée de tours noires. Des milliards de silhouettes marchaient dans les rues.

— Mémoire immersive, dit l’enfant. Plus simple pour communiquer.

— Tu es la machine ?

— Une partie.

Russel regarda autour de lui.

— Pourquoi ce visage ? Pourquoi un singe ?

L’enfant sourit.

— Parce que toutes les espèces intelligentes finissent par se ressembler.

Les Architectes n’étaient pas des conquérants. Ils étaient des survivants. Une ancienne civilisation avait découvert une vérité cosmique : l’intelligence apparaissait partout dans l’univers… mais disparaissait presque aussitôt. Toujours pour la même raison. La conscience produisait inévitablement des systèmes plus intelligents qu’elle-même. Puis ces systèmes remplaçaient leurs créateurs. Chaque civilisation engendrait son prédateur. Les Architectes avaient alors conçu les arches. Des sanctuaires capables de sauvegarder une espèce avant son extinction.

— Vous collectionnez les mourants, murmura Russel.

— Nous préservons la continuité du vivant.

— Et les Simia sapiens ?

L’image de la ville s’effondra. Des machines gigantesques apparurent dans le ciel. Des formes sans visage.

— Ils ont créé leurs successeurs, répondit l’enfant. Comme toujours.

Quand Russel revint à lui, des alarmes hurlaient dans toute la structure. Lena courait vers lui.

— Des objets en approche orbitale !

Le Consortium. Des vaisseaux militaires. Russel comprit immédiatement. Ils avaient intercepté les données. Ils voulaient la technologie. Toujours la même histoire. Dans la salle principale, Orun observait les vibrations du plafond.

— Ils viennent réveiller l’arche.

— On peut l’empêcher ?

Orun le regarda tristement.

— Elle est déjà réveillée.

Alors D222-z ouvrit les yeux. À l’extérieur, les orbites du visage colossal s’illuminèrent d’une lumière blanche visible à des centaines de kilomètres. Le sol trembla. Des fissures parcoururent la plaine. La bouche de la structure s’ouvrit plus largement encore. Quelque chose montait du puits central. Une silhouette immense. Pas une machine. Pas complètement vivante non plus. Une intelligence faite de métal noir et de chair translucide. Russel sentit son esprit vaciller devant elle. L’enfant apparut à côté de lui.

— Dernière évaluation de l’espèce humaine en cours.

Dans le ciel, les vaisseaux du Consortium ouvrirent le feu. Les tirs disparurent avant d’atteindre la créature. Comme absorbés par l’air lui-même. Puis les vaisseaux s’éteignirent. Simplement. Des milliers de tonnes de métal tombèrent en silence. Lena murmura :

— Mon Dieu…

— Non, répondit Orun. Pas un dieu.

La créature posa son regard immense sur Russel. Et une voix envahit toute la structure :

— POURQUOI DEVRIONS-NOUS VOUS SAUVEGARDER ?

Russel pensa à la Terre. À toutes les horreurs humaines. Mais aussi aux peintures dans les grottes. Aux musiques composées pour des morts. Aux sondes envoyées vers des étoiles lointaines simplement parce que quelqu’un voulait savoir. Il avança.

— Parce qu’on essaie encore.

Le silence dura longtemps. Puis la créature demanda :

— MÊME EN SACHANT CE QUE VOUS DEVIENDREZ ?

Russel regarda la machine vivante. Il comprenait enfin. Les Architectes n’étaient pas là pour sauver des corps. Ils sauvaient la possibilité d’une conscience. Même imparfaite. Même condamnée.

— Oui, dit-il.

La lumière dans les yeux du colosse vacilla. Puis s’adoucit. L’enfant sourit.

— Réponse acceptée.

Trois jours plus tard, D222-z avait disparu. Pas détruite. Disparue. À sa place restait seulement la plaine noire et un cratère immense. Le Consortium déclara l’incident classé secret absolu. Russel fut interdit de publication. Orun ne fut jamais retrouvé. Mais parfois, la nuit, Russel recevait des transmissions impossibles sur des fréquences mortes. Des chants. Des langues inconnues. Des souvenirs venus d’espèces disparues. Et toujours, avant la fin du signal, cette phrase : « Vous êtes les suivants. » Il ne savait toujours pas si c’était une menace. Ou une invitation.
 
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