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Histoires Légendes des Merveilles Antiques

Xathos

Jeune pousse
Bonjour à toutes et tous,

Je me suis lancé dans la rédaction de petites nouvelles ayant pour inspiration/toile de fond les Merveilles Antiques sur le tchat de ma confrérie. Les membres de la confrérie ayant semblé apprécié ce petit exercice littéraire, je me suis dit que je pouvais aussi les proposer sur le forum. Bonne lecture !


Une légende... Le Tome des Mystères (1)

Il existe, à Elvenar, un bâtiment que l’on nomme le Tome des Mystères. Son nom provient des parchemins géants qui tournoient entre ses murs, flottant paresseusement autour de sa structure comme des ailes d’encre et de mémoire.

Chacun de ces parchemins narre une quête. Ils vibrent de magie ancienne, murmurent au vent des histoires oubliées, et inscrivent sans cesse de nouveaux récits dans leurs fibres mouvantes. Nul ne sait qui les a tissés, ni comment ils restent suspendus dans l’air, dociles mais vivants. Certains affirment que ce sont les souvenirs des artefacts eux-mêmes, désireux de partager leurs découvertes. D’autres pensent qu’un ancien peuple, disparu depuis des ères, a lié sa propre mémoire à ces feuilles volantes.

Isendre était originaire des Plaines Célestes. Elle n’avait jamais quitté sa ville, perchée sur des arches de pierre naturelle, mais rêvait chaque nuit de mers de sable, de jungles sans nom, et d’artefacts enfouis dans des grottes oubliées. Ce n’était pas l’or ou la gloire qu’elle cherchait, mais la compréhension. Elle croyait que chaque objet ancien contenait une vérité, et qu’en les écoutant, on pouvait peut-être comprendre l’histoire du monde.

Un soir, alors qu’elle observait les constellations, un parchemin vint se poser près d’elle, comme porté par une brise surnaturelle. Il n’était pas fait de papier, mais d’un tissu vaporeux, presque vivant. Lorsqu’elle le toucha, des images envahirent son esprit : des visages, des ruines, un labyrinthe sculpté dans les entrailles d’une montagne… et, dominant le tout, une colonne, aux flancs couverts de parchemins dansants.

Elle sut alors que le parchemin lui montrait une route, une invitation.

Le voyage fut long. Isendre traversa des forêts où les arbres chantaient la nuit, marcha sur des terres où les pierres pleuraient à la pleine lune, et navigua sur un fleuve dont l’eau chuchotait les secrets des morts. À chaque étape, elle découvrait un artefact, souvent oublié ou ignoré par les peuples locaux : une lanterne qui révélait les mensonges, une clef qui n’ouvrait que les coffres scellés par l’amour, une coupe vide qui apaisait la soif de vengeance.

Elle nota tout. Chaque découverte, chaque rencontre, chaque émotion.

Quand elle parvint enfin à destination, le vent y était tranchant et chargé de cendres. Le Tome se dressait devant elle, immobile mais vivant, ses parchemins murmurant un langage ancien. Des centaines de chercheurs, scribes, mages et rêveurs erraient autour, certains étudiant les textes, d’autres tentant d’en apprivoiser un.

Mais lorsque Isendre approcha, les parchemins se figèrent. Puis l’un d’eux, plus large que les autres, descendit lentement et s’enroula autour d’elle, comme pour l’accueillir. Il se mit à écrire, par lui-même, dans une calligraphie d’encre noire et d’argent, les récits qu’elle avait consignés dans ses carnets.

Le bâtiment avait reconnu une exploratrice. Une conteuse de vérités.

Le Tome était bien plus vaste qu’il n’en avait l’air. Des couloirs en spirale, des galeries suspendues, des arches flottantes. L’air y vibrait d’intelligence et de magie. Des chercheurs, vêtus de longues robes aux motifs changeants, étudiaient les parchemins capturés dans des sphères de verre. À chaque lecture, une brume naissait autour du lecteur, formant des images, des souvenirs tangibles.

C’est là qu’Isendre comprit la véritable nature du lieu : chaque artefact, chaque quête, chaque leçon vécue par un aventurier devenait ici une source de connaissance. Les scientifiques de ce monde ne tiraient pas leur savoir des livres figés, mais de l’expérience vivante de ceux qui osaient chercher.

Elle passa des semaines, puis des mois en ce lieu. On lui demanda de relater ses voyages, de toucher certains parchemins pour les faire réagir, de guider d’autres aventuriers dans des missions inspirées de ses récits. Et elle le fit avec une passion calme, sachant que chaque histoire ajoutait une pierre au vaste édifice du savoir.

Un jour, alors qu’elle contemplait le lever du soleil depuis une terrasse brumeuse, un enfant s’approcha. Il tendit la main vers un parchemin flottant, qui s’y posa doucement.

« Est-ce qu’un jour, moi aussi, je pourrai partir en quête ? » demanda-t-il.

Isendre sourit. « Ce bâtiment existe pour cela. Il est né de nos histoires. Et chaque quête commence toujours par une question. »

Depuis ce jour, des milliers d’aventuriers vinrent au Tome des Mystères. Certains apportèrent des reliques chantantes, d’autres des énigmes jamais résolues, et quelques-uns, de simples mots qui changèrent le cours de la science ou de la magie. Tous furent inscrits.

Et dans la grande salle centrale, au pilier mouvant, un nouveau parchemin fut un jour hissé parmi les autres. Il portait un seul nom, en lettres dorées : Isendre des Plaines Célestes.

Car elle n’avait pas seulement raconté ses découvertes. Elle avait réveillé, en ce monde oublié, la plus précieuse des qualités : la curiosité.
 
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Xathos

Jeune pousse
Une légende… L’Abysse doré (2)

La ville d’Aurépine se dressait au sommet d’un plateau rocheux, ses maisons de pierre dorée resplendissant au soleil couchant. Mais ce n’était pas la beauté de ses murs qui attirait les foules, ni le parfum de ses marchés : c’était ce qui se trouvait sous ses pieds.
On racontait qu’une mine d’or infinie y battait comme un cœur, nourrissant la cité de richesses sans fin. Des caravanes entières grimpaient chaque semaine la route sinueuse, chargées d’aventuriers, de marchands et de curieux. Tous voulaient voir de leurs yeux l’« Abysse dorée », cette spirale colossale creusée dans les entrailles de la terre.

Karel, un mineur au visage creusé par la poussière et les années, savait que le spectacle valait le détour. Du bord de la rampe principale, on apercevait des dizaines de niveaux circulaires, éclairés par des lampes magiques suspendues dans le vide. En bas, très loin, des silhouettes extrayaient sans relâche la roche dorée, leurs pioches résonnant dans un écho métallique.

Pourtant, Karel savait aussi ce que les visiteurs ignoraient : personne n’avait jamais trouvé le fond.
Et plus on descendait, plus la chaleur devenait insupportable, plus l’air vibrait d’un grondement sourd.

Ce matin-là, alors qu’il s’apprêtait à descendre pour son quart, Karel aperçut une jeune femme observant la mine avec une intensité presque inquiète.
— Première fois ici ? demanda-t-il.
— Oui… murmura-t-elle. On dit que c’est sans fin.
— On dit beaucoup de choses, répondit-il en haussant les épaules. Mais l’or est bien réel.

Elle tourna vers lui un regard clair comme l’acier.
— Et à quel prix ?

Karel fronça les sourcils, mais elle ne dit rien de plus. Elle se présenta simplement : Lyra, érudite de passage. Elle souhaitait, affirma-t-elle, « étudier la source de cette abondance ».

Les mineurs se moquaient d’habitude des étrangers qui venaient poser trop de questions. Mais il y avait chez Lyra une détermination tranquille qui ne ressemblait pas à la naïveté des touristes. Contre toute logique, Karel accepta de l’emmener avec lui dans les galeries profondes.

Ils descendirent par les rampes, entourés de bruits de marteaux et de chariots grinçants. Plus bas, les parois scintillaient de veines d’or pur, épaisses comme des racines. Elles semblaient presque pulser. Lyra posait souvent la main sur la roche, comme pour en sentir le battement.

— C’est vivant, souffla-t-elle à mi-voix.
Karel se figea.
— Quoi ?
— Vous ne l’entendez pas ? Ce rythme… régulier. Comme un souffle.

Il se rendit compte qu’elle avait raison : derrière le vacarme de la mine, il y avait ce grondement profond, presque… organique. Karel tenta de rire.
— Peut-être que la montagne rêve.

À mesure qu’ils descendaient, la chaleur devint suffocante. La lumière des lampes dansait étrangement, projetant des ombres mouvantes. Quelques mineurs les dépassèrent, mais aucun ne semblait vouloir s’aventurer plus bas que le vingt-septième cercle. Là, un vieux panneau indiquait en lettres effacées : Accès interdit – Risque d’effondrement.

Karel hésita. Mais Lyra, imperturbable, franchit la limite.

Au trente-troisième cercle, ils atteignirent une caverne immense. Le sol y était parcouru de fissures d’où émanait une lueur dorée, liquide comme du métal fondu.
— Par les Dieux… murmura Karel.
Lyra s’agenouilla, sortit un petit récipient et recueillit une goutte de cette lumière.
— Ce n’est pas de l’or, dit-elle. C’est… une essence. Une énergie vivante.

Karel sentit un frisson le parcourir.
— Si ce n’est pas de l’or, alors… qu’est-ce qu’on extrait depuis tout ce temps ?
— Une partie seulement, répondit-elle. Le reste continue de circuler. Cette mine… c’est la plaie ouverte d’un être ancien.

À ce moment, le grondement s’intensifia. Les fissures s’élargirent, et un souffle brûlant les enveloppa. Une voix sourde, incompréhensible, résonna dans leurs crânes. Karel tituba. Lyra, au contraire, semblait écouter attentivement.

— Il est prisonnier, dit-elle. Et chaque coup de pioche affaiblit ses chaînes.
— Alors… on devrait arrêter.
Elle le regarda longuement.
— Croyez-vous que la ville au-dessus renoncera à sa source d’or ?

Ils remontèrent en silence. À mesure qu’ils se rapprochaient des niveaux supérieurs, le vacarme de la mine reprenait le dessus sur le grondement. Au sommet, Lyra le remercia simplement.

— Je dois partir, dit-elle. Mais un jour, cette ville paiera pour sa cupidité.
— Et vous ?
— Je reviendrai, quand il sera temps.

Elle disparut dans la foule des marchands. Karel resta longtemps à regarder l’entrée de la mine, l’oreille tendue vers les profondeurs. Il savait qu’il continuerait à descendre, jour après jour, car il n’avait que ce métier. Mais désormais, il travaillerait en sachant qu’à chaque morceau d’or arraché à la roche, ils approchaient un peu plus du réveil de ce qui dormait là-dessous.

Et un jour, Aurépine ne brillerait plus d’or, mais de flammes.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... L'excavation sans fin (3)

Dans les collines de Gravenne s’ouvrait l’Excavation sans fin, un gouffre qui n’effrayait personne. Contrairement aux abîmes ordinaires, il ne dégageait ni froid, ni menace : on disait qu’il chantait. À l’aube, quand le brouillard recouvrait les landes, le gouffre murmurait comme une harpe souterraine, et peu après, ses parois se mettaient à fleurir de matières nouvelles.

Certains jours, on y trouvait des blocs d’obsidienne lisse comme du verre, parfaits pour les lames de cérémonie. D’autres matins, des veines de cuivre ou d’argent apparaissaient, et parfois même, des grappes de pierres fines, translucides comme des gouttes d’eau. Les artisans du village voisin s’en servaient pour créer des bijoux et des objets que l’on disait bénis par la terre elle-même.

On raconte qu’un jour, une petite fille du village, Mira, s’approcha du gouffre avec une poupée de chiffon déchirée. Elle demanda à voix haute :
— Puisque tu donnes tout ce dont on a besoin, pourrais-tu donner de quoi réparer ma poupée ?

Le lendemain, au bord du gouffre, on trouva un minuscule rouleau de fil doré, assez résistant pour recoudre mille jouets. L’enfant en fut émerveillée, et dès lors, elle s’amusa à demander des choses étranges et poétiques : un éclat de lumière solide, une pierre qui chante sous la pluie, une plume qui ne tombe jamais au sol.

Peu à peu, les adultes comprirent que l’Excavation ne donnait pas seulement des richesses, mais aussi des merveilles — à condition qu’on ose rêver. Depuis ce temps, les habitants ne se contentent plus d’extraire les métaux utiles : ils déposent au bord du gouffre de petites offrandes et des souhaits d’enfants, convaincus que la terre, au fond, aime partager ses secrets avec ceux qui savent l’écouter.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... L'Aiguille des Tempêtes (4)

Nul ne se souvenait du temps où l’Aiguille des Tempêtes avait été dressée. Depuis toujours, ses anneaux mouvants s’élevaient dans le ciel comme des cibles de pierre et de lumière, tournant l’un dans l’autre au gré d’un vent invisible. Certains disaient que c’était un vestige d’une guerre antique entre dieux et mortels, d’autres affirmaient que la tour vivait, qu’elle respirait encore.

Chaque soir, les recrues de la caserne montaient la pente rocheuse jusqu’au monument. Là, sous les anneaux mouvants, les arcs vibraient d’eux-mêmes, les lances s’alourdissaient dans les mains inexpérimentées et chaque flèche décochée filait plus droit qu’en plaine. On racontait que l’Aiguille choisissait ses favoris : ceux dont la concentration survivait à la danse des cercles. Les élus devenaient des tireurs hors pair, capables d’atteindre l’œil d’un corbeau en plein vol.

Ce soir-là, pourtant, quelque chose changea. Quand la première recrue décocha sa flèche, les anneaux accélérèrent, s’entrechoquant dans un grondement de tonnerre. Des éclairs bleus jaillirent, griffant la nuit. La rumeur monta dans les rangs : l’Aiguille s’éveillait.

Un jeune archer, terrifié mais fasciné, resta seul face au monument. Les cercles se refermèrent lentement sur lui, comme s’ils le jaugeaient. Il tendit son arc, lâcha la corde, et la flèche se perdit dans la tempête. Pourtant, les anneaux s’apaisèrent aussitôt, reprenant leur lente rotation.

Au matin, on le retrouva agenouillé au pied de la tour, les yeux brillants d’une lumière qu’aucun homme n’aurait dû porter. Depuis ce jour, on dit que l’Aiguille ne formait plus seulement des guerriers. Elle choisissait ses champions.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... Le Monastère martial (5)

Le monastère martial s’élevait au flanc de la montagne comme un poing pétrifié tendu vers le ciel. Ses murs de granit, polis par des siècles de vent, portaient les cicatrices du temps, mais aussi l’éclat d’une sagesse immuable. Chaque marche gravie menant à ses lourdes portes de bois résonnait du souffle des guerriers qui, jadis, avaient foulé le même chemin. Aurel, jeune soldat marqué par la poussière et la fatigue, franchit le seuil en silence. Il ne venait pas chercher la gloire, encore moins les honneurs : il venait chercher un répit. L’air du monastère avait quelque chose d’apaisant. Les cloches de bronze tintaient doucement, comme si elles battaient au rythme d’un cœur invisible. À l’intérieur, la cour centrale ouvrait sur un jardin de pierres, où chaque rocher semblait raconter une histoire. Les novices en tunique grise méditaient immobiles, tels des troncs enracinés dans la terre. Plus loin, on entendait le claquement des bâtons de bois : des moines-soldats s’entraînaient, leurs gestes précis dessinant dans l’air une danse ancienne. Le maître du lieu, un vieil homme aux cheveux blancs retenus en un chignon simple, s’approcha. Ses yeux semblaient refléter à la fois la rigueur du combat et la tendresse des saisons.
— Ici, dit-il, les armes reposent autant que les âmes. Tu ne trouveras pas la guerre entre ces murs, seulement le silence nécessaire pour la comprendre.

Aurel inclina la tête. Il passa les jours suivants à marcher parmi les colonnes sculptées de dragons, à écouter le murmure des cascades qui entouraient le monastère. Chaque pierre, chaque fresque murale, témoignait d’une culture disparue mais vivante dans la mémoire des lieux. Peu à peu, il sentit ses pensées s’alléger, comme si les combats passés perdaient de leur poids. Un soir, sous la lueur tremblante des lanternes, il observa les moines pratiquer la « danse du vent brisé ». Leurs mouvements étaient rapides et fluides, mais aucun n’exprimait la violence. C’était une chorégraphie de discipline, une offrande aux ancêtres. Aurel comprit alors : le monastère martial n’était pas seulement un sanctuaire pour les guerriers, mais aussi un pont entre les âges, où la mémoire se transformait en force intérieure. Quand l’heure vint de repartir, il posa la main sur la pierre tiède du portail. Derrière lui, le monastère continuait de respirer, imperturbable. Devant lui, le monde des batailles l’attendait. Mais quelque chose en lui avait changé : il portait désormais le silence des pierres comme une armure invisible.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... Le Phare de Cristal (6)

On l’appelait le Phare de cristal, mais personne n’avait jamais vu de navire s’orienter grâce à lui. Il se dressait à la lisière des marais, rongé par le temps, ses pierres couvertes de mousse et ses arches éventrées. D’antiques piliers soutenaient à peine ce qu’il restait de la toiture, envahie par les racines d’un arbre colossal. L’arbre semblait s’être nourri de la bâtisse elle-même, ses branches s’élevant plus haut que la tour, comme pour étreindre le ciel.

Au sommet, un étrange phénomène captivait les rares voyageurs assez téméraires pour approcher. Suspendu dans l’air, sans chaînes ni supports, flottait un cristal gigantesque, d’un violet profond. Il pulsait lentement, comme s’il respirait. À chaque battement, un halo de lumière parcourait ses facettes et se répercutait le long des murs, éclairant l’intérieur en ruine de reflets mouvants. Certains disaient entendre des murmures lorsqu’ils fixaient trop longtemps ses miroitements, d’autres prétendaient y voir des ombres traverser la surface comme derrière une vitre.

Un soir, Elian, un jeune cartographe, osa franchir le seuil. La brise du marais s’éteignit dès qu’il pénétra dans le hall effondré, comme si l’air lui-même retenait son souffle. Le sol était jonché de débris et de racines luisantes, couvertes d’une sève étrange qui vibrait au même rythme que le cristal.

Elian suivit ce battement lumineux comme on suit un sentier. Chaque pas semblait l’amener non pas vers le haut de la tour, mais plus profondément en lui-même. Le cœur du bâtiment battait à l’unisson avec le sien. Il finit par lever les yeux vers le cristal qui tournoyait au-dessus. Et alors, une certitude le frappa : ce n’était pas une lumière destinée à guider des voyageurs perdus dans la nuit… mais un signal.

Vers qui — ou vers quoi — ce signal était-il envoyé ?
Elian n’eut pas le temps d’y réfléchir davantage. Une des facettes du cristal s’illumina plus fort que les autres, projetant sur lui l’ombre d’un être immense, dont la silhouette n’appartenait à aucune créature qu’il connaissait.

Puis, le battement cessa net.

Le silence qui suivit résonna plus fort que n’importe quel tonnerre.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... La Tour de Guet en ruine (7)

Il existe, quelque part entre les collines du Vent Gris et les forêts de pierre, une ruine que les habitants nomment la Tour de Guet. De loin, elle semble banale — un amas de pierres rongées par le vent. Mais quand on s’en approche, quelque chose change dans l’air : le silence devient plus dense, presque vivant. Même les corbeaux évitent d’y percher. Autrefois, dit-on, elle dominait une cité splendide, aujourd’hui engloutie par la poussière et l’oubli. On la croyait construite par une civilisation disparue, d’une science si avancée qu’elle confondait les dieux eux-mêmes. Les anciens racontent qu’elle servait non pas à surveiller le monde… mais à le retenir. Élodie Morin n’avait jamais cru aux légendes. Étudiante en archéologie, elle cherchait des traces tangibles du passé, pas des contes de feu de camp. Lorsqu’elle fut envoyée par l’université pour cataloguer les ruines de la région, la Tour de Guet attira naturellement son attention. Un site isolé, peu étudié, encore empreint de mystère — parfait pour sa thèse. Le village voisin, Brècheval, l’accueillit froidement. Les habitants évitaient son regard lorsqu’elle évoquait la tour.
Un vieil homme, à la taverne, se contenta de murmurer :
— Si vous montez là-haut, mademoiselle, ne restez pas quand le vent tourne.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est à ce moment qu’ils s’éveillent.
Il ne précisa pas qui étaient “ils”. Et Élodie n’osa pas demander. Le lendemain, elle monta seule sur la colline. Le chemin, étroit, serpentait entre les herbes hautes, et le vent soufflait fort. De près, la Tour imposait sa silhouette mutilée : un cylindre éventré, couvert de mousses sombres, dont les pierres semblaient suinter une humidité froide. Pourtant, malgré son âge, la structure tenait encore debout. Comme si une force invisible empêchait sa chute. À l’intérieur, l’air était lourd, stagnant. Des escaliers effondrés montaient en colimaçon jusqu’à un étage supérieur à moitié ouvert sur le ciel. Sur les murs, Élodie découvrit des symboles gravés : des cercles entrelacés, des spirales, des lignes fines évoquant des constellations. Elle en prit des photos, fasciné par la précision des motifs. Un détail, pourtant, la troubla : les symboles semblaient récents, comme s’ils avaient été gravés après la ruine. Tout en haut, sous la voûte brisée, se dressait un autel. Un bloc de pierre noire, lisse, sur lequel reposait une couche de cendres. En approchant, Élodie sentit une vibration sourde, comme un battement de cœur très lent. Elle posa la main sur la pierre — et tout s’arrêta. Le vent, les oiseaux, même le bruissement de ses vêtements. Un instant plus tard, une voix, lointaine, résonna derrière elle.
— Ils regardaient le monde d’ici.
Élodie se retourna. Rien. Mais le vent recommença à souffler — dans le mauvais sens, montant du sol vers le ciel, aspiré par l’ouverture du toit. Les symboles sur les murs se mirent à luire d’une lumière pâle, presque liquide. Puis le sol vibra à nouveau. Elle eut la certitude absurde que la tour respirait. Cette nuit-là, Élodie fit un rêve étrange. Elle se tenait dans la tour, mais intacte cette fois : les murs luisants, les pierres parfaitement lisses. Autour d’elle, sept silhouettes encapuchonnées observaient un globe suspendu au centre de la pièce — une sphère de lumière où se dessinait un monde entier : mers, montagnes, cités. L’une des silhouettes murmura :
— S’ils nous oublient, nous disparaîtrons.
Alors la lumière du globe vacilla, et les silhouettes se tournèrent vers elle. Toutes d’un même mouvement. Sous les capuches, leurs visages étaient faits de pierre. Elle se réveilla en sursaut, couverte de sueur. Son téléphone affichait 3 h 13. Et dans le silence de la chambre d’auberge, elle crut entendre, dehors, le vent murmurer son nom. Les jours suivants, Élodie retourna à la tour plusieurs fois, sans comprendre pourquoi. Une force la poussait, irrésistible. Chaque visite révélait quelque chose de nouveau : des inscriptions qui n’étaient pas là la veille, un escalier qu’elle croyait effondré devenu praticable, une ombre qui la suivait d’un étage à l’autre. Elle finit par descendre dans une fissure ouverte sous l’autel. Un passage étroit menait à une salle souterraine où se dressaient des statues, rangées comme des soldats endormis. Elles avaient toutes le même visage. Le sien. Au centre, un miroir de pierre noire reflétait la tour… mais dans son reflet, elle était entière, vivante, illuminée d’un feu intérieur. Et, dans cette image, Élodie vit sa propre silhouette à la fenêtre haute, fixant l’horizon. Immobile. Inhumaine. Trois mois plus tard, les autorités locales annoncèrent la fermeture du site. Une étudiante avait disparu, sans laisser de trace. La Tour de Guet fut scellée, ses abords interdits. Mais la nuit, quand la brume monte de la vallée, certains affirment voir, à la plus haute fenêtre, une jeune femme vêtue de blanc, le regard tourné vers l’horizon. Elle ne bouge pas. Elle ne respire pas. Mais parfois, ceux qui s’approchent jurent l’avoir entendue murmurer, portée par le vent :
— Il faut que quelqu’un regarde. Toujours.
Et la Tour de Guet continue d’attendre.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende… Le Trône des Hauts Hommes ( 8 )

Chapitre I


Le brouillard s’étendait à perte de vue, avalant la lande et les silhouettes des arbres morts.
Elwen marchait en tête, sa lanterne oscillant au rythme de ses pas. Derrière elle, Kael pestait contre la boue, sa lourde épée cognant contre sa cuisse à chaque foulée.
— On aurait pu suivre la route du sud, grogna-t-il.
— Et manquer la Mer des Brumes ? Tu n’as donc aucun goût pour les légendes ?

Elwen sourit sans se retourner. Ses cheveux noirs, collés par l’humidité, luisaient d’un éclat d’argent sous la lune. Elle portait sur son dos un rouleau de cartes anciennes, l’un de ses trésors les plus précieux.
Kael, lui, portait le reste : provisions, cordes, tentes, et son éternel scepticisme.
— Les légendes, je les laisse aux bardes, dit-il. Ce qu’on cherche, c’est du vrai : pierre, métal, reliques vendables.
— Tu oublies que les reliques ont toujours une histoire. Et certaines valent plus que l’or.
Ils marchèrent encore une heure avant que le brouillard ne se déchire enfin, dévoilant un promontoire noir dressé au-dessus des flots : le Trône des Hauts Hommes.
Le vent hurlait autour des colonnes brisées, soulevant des tourbillons de cendres.
Kael souffla, admiratif malgré lui.
— Par les dieux… On dirait qu’ils l’ont bâti pour défier le ciel.
— Peut-être l’ont-ils fait, répondit Elwen.
Au loin, la mer frappait contre les falaises dans un grondement sourd.
Et, quelque part dans la pierre, il leur sembla entendre un chant — bas, ancien, presque humain.

Chapitre II

Le matin se leva dans un silence spectral.
Le brouillard s’était retiré, laissant derrière lui des flaques d’argent et des ruines étincelantes de rosée. Devant eux, le temple s’élevait tout entier, plus grand encore qu’ils ne l’avaient imaginé.
Les colonnes, hautes comme des tours, étaient taillées dans une pierre noire qui ne semblait pas du monde des hommes. Entre elles, des arches effondrées laissaient deviner un vaste cercle pavé d’inscriptions à demi effacées.
Elwen s’accroupit, caressant du bout des doigts les symboles gravés.
— C’est une écriture ancienne… mais pas celle des Royaumes du Sud. Regarde ces runes : elles s’entrelacent comme des racines.
— Si tu veux mon avis, c’est un piège à érudits, répondit Kael. On dit qu’il y a des chambres scellées sous le temple. Si quelque chose de valeur a survécu, c’est là-bas.
Elle leva les yeux vers lui.
— Tu ne ressens rien ? Ce lieu… il respire encore.
— Je ressens surtout que si on traîne, la nuit va tomber avant qu’on ait trouvé la moindre pièce d’or.
Elle sourit. Elle connaissait Kael depuis l’enfance : son cœur rêvait d’aventure, mais ses mots trahissaient la peur de ce qu’il ne comprenait pas.
Elle déroula ses cartes sur un autel brisé. Une tache sombre marquait le centre exact du temple.
— D’après les légendes, le Trône abritait une “Salle du Souvenir”. Peut-être aussi le Cœur du Roi Silencieux.
— “Peut-être” ? Je t’ai suivie jusqu’au bout du monde pour un “peut-être” ?
Elle allait répondre quand un écho retentit.
Un pas, léger, résonna sur la pierre. Puis un autre.
Kael se figea, main sur la garde de son épée.
— Il y a quelqu’un.
— Ou quelque chose…
Ils avancèrent prudemment dans la nef principale. L’air y était plus froid, presque métallique. Des statues se dressaient tout autour : hautes silhouettes drapées de manteaux de pierre.
Leurs visages, mangés par le temps, semblaient observer les intrus.
— Regarde… leurs yeux, souffla Kael.
Les orbites luisaient d’une faible lueur bleue.
Elwen sentit une pulsation, lente et régulière, sous ses pieds — comme un battement de cœur dans la pierre.
Une voix s’éleva, presque imperceptible :
Souvenez-vous de ceux qui furent hommes, avant d’être rois.
Elwen leva la lanterne.
— Ce temple n’est pas mort, Kael. Il garde encore la mémoire de ceux qui l’ont bâti.
Et derrière eux, une statue bougea.

Chapitre III

La statue se détacha de son socle, la pierre gémissant sous l’effort. Sous la poussière grise, une lueur blanche se mit à couler comme du feu liquide.
Kael recula, haletant.
— Par tous les dieux…
Une main de pierre se leva lentement, désignant le sol. Une traînée de lumière se dessina entre les dalles, formant un cercle parfait.
Autour d’eux, d’autres statues s’animèrent à leur tour, jusqu’à former une couronne d’ombres et de flammes.
Puis la pierre se dissipa. Les figures devinrent translucides, tissées de lumière.
— Nous sommes les Veilleurs, dit une voix grave et multiple.
— Nous fûmes les Hauts Hommes, gardiens des Royaumes d’En Haut. Pourquoi troubler notre repos ?
Elwen tomba à genoux.
— Nous cherchons à comprendre. Le monde vous a oubliés. Qui étiez-vous ?
— Les hommes priaient. Les dieux dormaient. Et nous… nous veillions pour que ni l’un ni l’autre ne règne seul.
Kael serra le poing.
— Veiller ? Sur quoi ?
— Sur le Cœur.
Une brume noire monta du sol.
— Le Cœur du Roi Silencieux. Source et prison. Lumière et ombre. Sans lui, les dieux se lèveraient à nouveau. Avec lui, les hommes se perdraient.
La lumière se concentra sur une dalle.
Kael la toucha. Une voix tonna aussitôt :
— Ne touchez pas au Cœur !
— Ce que les dieux ont scellé ne doit pas être libéré.
Un vent violent éteignit leur lanterne. Quand la flamme revint, les Veilleurs avaient disparu.
La dalle, elle, s’était entrouverte, révélant un escalier plongeant dans les ténèbres.
Kael lança un regard à Elwen.
— On y va ?
Elle hésita.
— Ils nous ont prévenus.
— Depuis quand on écoute les fantômes ?
Et ensemble, ils descendirent.

Chapitre IV

L’escalier semblait infini.
Chaque marche résonnait comme un battement de cœur. Des bas-reliefs ornaient les murs : des hommes agenouillés, un trône vide, un astre noir.
Puis vint le couloir, taillé dans une pierre lisse, trop parfaite.
Au bout, une salle circulaire.
Au centre, flottait une sphère d’obsidienne suspendue dans l’air : le Cœur du Roi Silencieux.
Chaque pulsation faisait vibrer la pierre, éclairant les murs d’une lueur rouge sombre.
Kael s’approcha, fasciné.
— Par les dieux… regarde-moi ça. Il respire.
— Ne t’approche pas trop, Kael.
Mais déjà le cristal reflétait des visions : cités d’or, trônes étincelants, armées prosternées.
Elwen sentit la peur monter.
— Ce n’est pas une promesse. C’est une illusion.
— Et si c’était la vérité ? Et si ce pouvoir pouvait sauver le monde ?
Il tendit la main.
Elwen voulut le retenir — trop tard.
Le Cœur hurla, un cri de lumière et de tonnerre. Kael fut projeté au sol, les yeux emplis d’éclats dorés.
— Enfant du nouveau monde… veux-tu régner parmi les cieux ?
Elwen le serra contre elle.
— Reviens, Kael ! Ce n’est pas à toi de porter ça !
Ses yeux brûlaient d’un feu surnaturel.
— Les Hauts Hommes… c’étaient des hommes comme nous, avant d’accepter le Cœur.
— Et c’est ce qui les a détruits, Kael !
Un spectre surgit, immense.
— Vous avez franchi le seuil. Le Cœur vous a vus. Désormais, il ne vous laissera plus partir.

Chapitre V

Les Veilleurs encerclaient les deux aventuriers, leurs voix résonnant comme un chœur d’étoiles mourantes.
— Le Cœur scelle un dieu sans nom, né du désir des hommes. Nous l’avons enfermé ici. Mais il appelle toujours.
Kael serra le poing.
— Ce que j’ai vu, ce n’était pas un dieu. C’était la perfection.
— Les dieux montrent ce que le cœur désire. Pas ce qui est.
Elwen posa la main sur son bras.
— Tu n’es pas son élu. Tu es Kael. Et c’est pour ça que je t’aime.
Le Cœur pulsa violemment. La lumière l’enveloppait déjà.
— Il a été choisi.
— S’il prend le Cœur, le dieu s’éveillera. S’il le rejette, son âme se brisera.
Kael tendit la main.
Elwen, désespérée, trancha le lien lumineux.
La sphère hurla, le temple trembla, et Kael s’effondra.
Les Veilleurs s’inclinèrent.
— Il a touché à la flamme. Mais toi, fille du monde d’en bas, tu peux encore le sauver.
— Comment ?!
— Le Cœur doit être scellé à nouveau. Il faut une âme vivante.
Elle comprit.
— Tu voulais changer le monde, Kael. Je vais t’aider à le sauver.

Chapitre VI

La lumière rouge avalait tout.
Elwen s’approcha du Cœur, posant son épée à terre. Les Veilleurs chantaient, leurs voix se mêlant à la vibration de la pierre.
— Celui qui donne son âme devient gardien. Jusqu’à ce que le monde l’oublie.
Elle leva les yeux.
— Alors souvenez-vous de moi. Pour que quelqu’un, un jour, se souvienne encore de vous.
Derrière elle, Kael se réveilla, appelant son nom.
Elle se retourna, sourit.
— Souviens-toi de moi, Kael. Pas comme d’une gardienne. Comme d’une amie.
Ses mains se posèrent sur la sphère.
Une lumière pure jaillit.
Le Cœur s’éteignit.

Épilogue

Quand Kael rouvrit les yeux, le Cœur avait disparu.
À sa place, un trône de pierre noire.
Et, gravée sur l’accoudoir, une empreinte de main.
Le temple s’effondra.
Kael s’enfuit jusqu’à la surface, et le soleil perça le brouillard, illuminant les ruines d’une lumière d’or.
Il s’agenouilla.
— Tu as gagné, Elwen. Et nous, nous nous souviendrons.
Des siècles plus tard, on dit que, certaines nuits, sous les flots de la Mer des Brumes, une lumière rouge bat encore — comme un cœur endormi.
Et que, dans le vent, une voix chuchote :
Souvenez-vous des hommes… avant qu’ils ne soient dieux.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... Le Rempart Nain (9)

Le marteau résonnait dans la forge comme un cœur battant. Klara, les joues noircies de suie, observait l’armurier nain façonner une nouvelle lame. Son rôle n’était pas de forger — du moins, c’est ce qu’on lui rappelait sans cesse — mais de nettoyer, huiler, ranger, apporter. Elle connaissait cependant chaque arme qui sortait du Rempart Nain mieux que quiconque.

À l’extérieur, les recrues s’entraînaient. Le Rempart n’était pas seulement une armurerie : c’était là que les jeunes nains apprenaient l’art du combat rapproché. Klara connaissait leurs routines, leurs postures, leurs erreurs. Souvent, après la fermeture, elle saisissait un bouclier cabossé et imiter les maîtres d’armes, seule, dans la cour vide.

Un soir d’hiver, alors que la forge refroidissait et que les torches dansaient au vent, un maître guerrier la surprit, en pleine série de mouvements précis, un marteau d’armurier à la main comme s’il s’agissait d’une hache.

— Où as-tu appris ça, petite ?

Rougissante, elle voulut s’excuser, mais il leva la main.

— Refais.

Elle obéit. Le maître observa, sourcils froncés. Ce qu’il vit n’était pas de la chance : c’était du talent brut, affûté par des années à étudier sans qu’on ne le remarque.

Le lendemain, Klara reçut une proposition inattendue : suivre l’entraînement officiel. Les autres apprentis rirent. Elle ? Guerrière ? Elle qui portait les seaux d’huile et astiquait les casques ?

Mais Klara persista. Sa main, habituée au poids du marteau, devint experte au maniement de la hache. Son œil, aiguisé par des années à examiner les défauts des armes, lui permit d’anticiper les failles chez ses adversaires. Elle frappait peu, mais frappait juste.

Lorsque la forteresse fut attaquée par un clan orc, c’est elle qui protégea le Rempart Nain. Non par gloire — mais parce qu’elle refusait de voir les armes qu’elle avait aidé à créer servir un ennemi. Debout au cœur de la bataille, elle maniait sa hache courte comme un marteau de forge : chaque coup net, solide, inébranlable. Les orcs reculèrent, vaincus par la détermination d’une naine que personne n’avait vue venir.

Plus tard, on raconta qu’une légende était née. On gravera même son nom dans la pierre du Rempart. Pourtant, lorsque Klara passait devant son insigne de bronze, elle ne se voyait pas comme une héroïne.

Elle se souvenait de la suie sur ses joues, du poids des seaux, du premier soir où elle osa imiter les maîtres d’armes, seule.

— Chaque guerrier commence par apprendre à tenir un outil, disait-elle désormais aux apprentis.

Et dans ses mains, qu’il s’agisse d’un marteau ou d’une hache, l’acier semblait toujours retrouver son chant.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... Le Coeur de la Montagne (10)

Chapitre I — Les Couloirs Éteints


La montagne respirait encore, mais à peine. Un souffle lent, rauque, qui semblait hésiter entre persister et s’éteindre. Le Cœur de la Montagne, jadis orgueil du peuple nain, s’étendait sous des kilomètres de roche, un enchevêtrement de galeries, de salles sculptées et de tunnels vivants qui pulsaient autrefois de chaleur, de métal et de voix. Aujourd’hui, ces couloirs ne renvoyaient plus que l’écho creux des pas de quelques survivants. Les torches brûlaient bas, leur flamme courte et vacillante peinant à éclairer les bas-reliefs noirs de suie. Là où retentissaient autrefois des chants de forge, le silence s’était imposé, lourd et honteux, comme une poussière impossible à balayer. Borin Marteau-Fer avançait dans l’allée principale, l’armure éraflée, le regard fixe. Ses bottes claquaient faiblement sur la pierre polie, trop peu nombreuses pour créer l’écho familier des patrouilles d’antan. Il était Capitaine des Gardiens du Roc — titre vide désormais, réduit à un souvenir têtu que seul Borin refusait de laisser mourir. Il passa devant la Grande Salle de l’Ancre, dont les portes étaient restées ouvertes. Jadis, elles ne s’ouvraient que pour les cérémonies officielles ; aujourd’hui, elles n’avaient plus de raison de rester fermées. La pièce était déserte. Des bancs renversés, une longue table fendue où aucun repas n’avait été servi depuis des semaines. Sur le mur, les armoiries du Clan Marteau-Fer pendaient de travers, couvertes de poussière et de traces noires laissées par la fumée des incendies récents. Borin marqua un arrêt. Il connaissait chaque fissure de ces pierres, chaque rune gravée, chaque souvenir qui y dormait encore. Mais il n’y avait plus de place pour la nostalgie. Le temps où l’on pleurait était passé. Désormais, on comptait.

Les vivants.

Le temps.

Les réserves.

Il reprit sa marche. Au détour d’un couloir, il croisa deux jeunes nains en train de déplacer des caisses de provisions — maigres, presque vides. L’un d’eux tenta de se redresser en adoptant un air martial à sa vue, mais la fatigue lui fit courber l’échine aussitôt. Borin hocha simplement la tête. L’effort de posture aurait été une perte d’énergie. Plus loin, il s’arrêta devant un mur portant les noms gravés de ceux tombés durant la défense de la Porte Est. La liste semblait interminable. Certains noms avaient été gravés à la hâte, d’une main tremblante. D’autres restaient à inscrire.

Il passa le doigt sur la dernière ligne, encore rugueuse : Thrain Forge-Brume. Le frère qu’il avait enterré trois jours plus tôt — et “enterrer” était un mot généreux ; il avait seulement eu le temps de faire sceller un couloir pour empêcher les charognards gobelins d’emporter les corps. Il inspira profondément. L’air sentait la pierre froide, la cendre et la peur. Le Cœur de la Montagne avait connu des siècles de prospérité, de bataille, de gloire. Aujourd’hui, il n’en restait qu’un souffle. Borin reprit sa marche dans les ténèbres. Il ne se faisait plus d’illusions : ce n’était qu’une question de temps. Les orcs n’étaient pas loin. Le prochain assaut viendrait, et cette fois, il ne restait peut-être pas assez de pierre pour les en empêcher.



Chapitre II — Cendres d’un Peuple

La Salle des Vivres n’avait jamais été aussi silencieuse. Autrefois, on y entendait les cris joyeux des marchands, les discussions serrées entre maîtres-brasseurs, le cliquetis des barils qu’on roulait pour les banquets. Désormais, seuls quelques murmures rauques s’échappaient des survivants rassemblés autour des étagères dépouillées. Thilda s’acharnait sur un panier de champignons luminescents, triant avec soin ceux encore comestibles. Ses doigts tremblaient. Non de peur — elle avait dépassé ce stade depuis longtemps — mais d’épuisement. Les cultures souterraines s’étaient presque toutes fanées ou avaient été souillées par les spores toxiques lâchées par les gobelins fouisseurs. Ce panier représentait peut-être la dernière récolte saine. Elle sentit la présence de Borin avant de le voir. Un nain ne survivait pas longtemps ici sans savoir reconnaître les pas derrière lui — surtout ceux des orcs. Elle releva la tête, offrant au Capitaine un faible sourire, aussi pâle que la lueur des champignons qu’elle triait.

— Pas grand-chose, aujourd’hui, dit-elle.

— « Pas grand-chose » nourrit encore. C’est tout ce qui compte, répondit Borin.

Elle déposa trois champignons sur le côté — trop mous, trop sombres — puis leva les yeux vers lui.

— Ils vont revenir, n’est-ce pas ?

Il aurait pu mentir. Lui dire que non. Qu’ils avaient encore du temps. Mais les nains n’étaient pas un peuple qui se nourrissait de mensonges.

— Oui.

Un mot. Brut, sans détour. Elle hocha la tête comme si elle s’y attendait — ce qui était le cas — mais quelque chose dans son regard se fissura. Autour d’eux, les survivants travaillaient en silence. Il en restait une quarantaine, tout au plus. Des vieillards trop fatigués pour combattre ; des enfants trop jeunes pour comprendre ; quelques artisans dont les mains tremblaient davantage qu’elles ne forgeaient. Huit guerriers, dont Borin. Le peuple nain, réduit à une poignée d’ombres. Borin observa Thilda. Elle n’avait pas vingt hivers. Dans un monde intact, elle aurait passé ses journées à faire fleurir les jardins de mousse bleue, à élever des chèvres-pierres, à écouter les récits anciens. Ici, elle luttait pour rentabiliser chaque bribe de vie qui germait encore dans ce sanctuaire mourant.

— Tu devrais te reposer, dit-il.

Elle eut un rire bref, presque amer.

— Me reposer pour quoi ? Pour être moins fatiguée quand je mourrai ? Elle se mordit la lèvre. — Pardon. Ça m’a échappé.

— Non. Tu dis ce que tout le monde pense.

Un silence lourd s’installa, gorgé de vérité. Borin se tourna vers les caisses ouvertes. Il y voyait le même constat qu’elle : les barils d’eau diminuaient, les pains de pierre-moelle durcissaient, les viandes séchées touchaient à leur fin.

— Je sais que tu ne crois plus qu’il reste de l’espoir, Thilda, dit-il doucement.

Elle releva la tête, défiante.

— Et toi ? Tu y crois encore ?

Il resta un moment immobile, comme s’il cherchait ses mots dans la pierre.

— Je crois qu’on ne choisit pas la manière dont on meurt. Mais on choisit ce qu’on protège jusqu’au bout.

Thilda le fixa, longtemps. Puis elle baissa les yeux.

Elle ne répondit pas, mais elle reprit son tri, cette fois plus délicatement, comme si ce simple geste — sauver un champignon sain — portait encore un sens. Plus tard, Borin se rendit à la Forge du Bas-Foyer. Là, il trouva Dromli, l’un des derniers forgerons, penché sur une enclume froide. Le marteau tapait encore, mais faiblement, comme si lui aussi se souvenait d’un temps où il chantait contre le métal en fusion.

— Ta lame ? demanda Dromli, sans lever les yeux.

— Elle tiendra un assaut de plus, répondit Borin. Pas deux.

— Alors je peux peut-être lui offrir un dernier chant.

Le forgeron attrapa la hache avec précaution. Il la contempla, comme on regarde un vieil ami mourant. Puis il posa sa main sur la pierre de l’enclume et inspira.

— Tu sais… plus rien ne vient des veines profondes, murmura-t-il. La chaleur, le métal… Le Cœur se meurt.

Borin hocha simplement la tête.

— Je sais.

Dromli resserra sa prise. Sa voix se fit plus basse encore.

— Si la montagne ne nous soutient plus, Borin… alors nous sommes déjà morts.

Le Capitaine posa une main lourde sur son épaule.

— Peut-être. Mais tant que nous respirons, nous tenons.

Il ne savait pas s’il y croyait vraiment. Mais les nains n’avaient pas besoin d’y croire pour agir. Dans les profondeurs du Cœur de la Montagne, la peur rongeait les survivants comme une rouille invisible. Tous savaient que la prochaine attaque serait la dernière. Et pourtant, ce soir-là, la montagne — mourante — tenait encore debout. Pour l’instant.



Chapitre III — L’Ombre aux Portes


Les galeries vibraient d’un frisson que la pierre seule pouvait sentir. Un grondement sourd, à peine perceptible, parcourait les tunnels comme le souffle d’une bête endormie. Mais pour Borin et les derniers survivants, il annonçait l’inévitable : l’assaut. Dans la Salle de Veille, les huit guerriers restants se préparaient sans un mot. Les armures ébréchées laissaient passer la lumière vacillante des torches, révélant des cicatrices anciennes et récentes, tatouant le visage de chacun d’une histoire de combats et de pertes. Leur respiration régulière trahissait l’illusion du calme, car chacun savait que ce calme ne durerait que quelques instants de plus. Borin passa parmi eux, ajustant les boucliers, vérifiant les lames, rassurant par son silence plus que par ses paroles. Aucun geste inutile. Chaque seconde comptait. Chaque souffle était un écho dans un couloir condamné. Il se tourna vers Thilda, qui avait trouvé refuge à l’extrémité de la salle, entre deux piliers de granit. Elle serrait contre elle le panier de champignons luminescents, dernier vestige comestible du Cœur de la Montagne. Ses yeux rencontraient ceux de Borin, et il y lut une détermination que la peur ne pouvait plus atteindre.

— Reste derrière moi, dit-il simplement.

Elle hocha la tête, silencieuse, incapable de parler. Le premier bruit se fit entendre : un choc sourd, métallique, répercuté par les parois de la galerie. Les orcs étaient là. Leur masse pressante, leurs cris gutturaux, leur fureur rongeaient la pierre comme un feu corrosif. Ils avaient trouvé l’Entrée du Ponant, et rien ne les arrêterait. Borin leva sa hache, épuisé mais ferme. Autour de lui, les guerriers ajustèrent leurs boucliers, prêts à tenir l’étroit passage, aussi inutile que cela puisse sembler. Chaque seconde gagnée pouvait faire la différence entre la vie et la mort, ou simplement retarder l’inévitable. Un nouvel impact sec secoua le sol. La poussière retomba en nuages épais, griffant les yeux et le visage. Borin sentit le poids de la pierre au-dessus de sa tête comme un rappel cruel que tout pouvait s’effondrer à tout moment. Et pourtant, il resta immobile. Son regard parcourait la salle : les survivants, Thilda, les vieux piliers gravés de runes qu’aucune force orque n’avait jamais réussi à briser. Puis, le cri des orcs retentit, énorme, vicieux, et la porte céda. Borin inspira profondément. Le moment était venu. Il n’y aurait pas de seconde chance.



Chapitre IV — Le Bris du Bouclier


La porte céda dans un fracas qui fit trembler les piliers anciens. La poussière emplit la galerie, et avec elle, l’odeur âcre de la mort imminente. Les orcs et les gobelins s’engouffrèrent, hurlant, masses de chair et de métal prêtes à tout écraser sur leur passage. Les derniers guerriers nains se positionnèrent, mais leur nombre était dérisoire face à cette marée de fureur. Borin se plaça devant Thilda. Ses yeux croisèrent les siens, et il y lut ce mélange de peur et de défi qu’il connaissait bien : elle ne fuirait pas seule. Pas aujourd’hui. Pas comme ça.

— Pars ! hurla-t-il. Thilda secoua la tête.

— Je ne te laisserai pas !

Le temps se contracta, chaque seconde s’étirant jusqu’à l’éternité. L’orc le plus massif se précipita droit sur eux, hache levée. Borin ne réfléchit pas : il fit ce que tout nain sait faire quand il n’existe plus d’option. Il choisit. Il poussa Thilda vers un couloir latéral, hors de portée, et se plaça entre elle et l’ennemi. La masse de l’orc s’abattit sur son bouclier fendu. Un craquement sinistre. La force du choc le fit plier les genoux. Il sentit l’acier traverser le bois et la chair. Le goût du fer lui emplit la bouche. Autour de lui, les cris des survivants se mêlaient au fracas des armes, au hurlement des bêtes. Mais un souffle plus ancien se fit sentir, sous la pierre, à travers les galeries. Borin l’entendit, faible, comme un rugissement endormi, et sut qu’il était presque trop tard.

— Montagne… protège-les… murmura-t-il, la voix brisée, le corps courbé sous le poids du choc.

Puis il s’effondra, immobile, son regard fixé sur Thilda, qui le voyait tomber et comprit, d’un seul coup, que c’était lui qui tenait la montagne, lui qui la maintenait debout. Le grondement commença doucement, sous les pieds de tous. D’abord comme un soupir, puis comme une respiration immense et puissante, qui fit vibrer la pierre et trembler la poussière. Les galeries se mirent à bouger, lentement, presque avec hésitation. La montagne, réveillée par le sacrifice, se défendait. Les orcs hurlèrent, surpris, lorsque la roche au-dessus d’eux craqua et tomba, transperçant leurs rangs. Les galeries se resserrèrent, les passages se fermèrent, les stalactites s’écrasèrent sur les assaillants. Mais l’effort coûtait à la montagne ; chaque vibration semblait éroder un peu plus ses fondations, chaque paroi se tordait avec un grognement douloureux. Thilda, tombée à genoux, vit Borin étendu au sol. Son souffle s’était arrêté. Son sacrifice avait rallumé le Cœur, mais le prix était total. La montagne rugissait autour d’eux, sombre, terrible, presque trop tardive. Les survivants hurlèrent, cherchant un passage. Les pierres se reformaient derrière eux, scellant l’accès. Les derniers orcs encore debout furent broyés, étouffés, ou projetés dans des tunnels effondrés. Et au centre de ce chaos, la montagne reprenait ses galeries, ses salles, ses tunnels… mais il n’y avait plus de guerriers pour la protéger. Plus qu’une seule silhouette : Thilda, respirant à peine, le cœur battant de peur et d’horreur, entourée d’un vacarme de pierre et de poussière. Le Cœur de la Montagne s’était défendu. Il avait tué, écrasé, puni… mais il n’avait pas sauvé son peuple. Borin était mort, Thilda était seule, et la montagne, immense et sombre, avait montré qu’elle n’épargnait rien. Le réveil avait été violent, presque trop tard. Et dans ce grondement final, Thilda comprit que l’ultime bataille venait de commencer pour elle seule.



Chapitre V — Braises

Thilda gisait parmi les décombres, la poussière des galeries recouvrant sa peau et ses cheveux. Autour d’elle, le Cœur de la Montagne vibrionnait encore, grondant faiblement après le réveil brutal. Son souffle court, son corps tremblant, chaque pulsation de son cœur résonnait avec la pierre vivante qui venait de se défendre. Elle savait qu’elle ne pouvait pas rester là. La montagne avait repoussé l’assaut, mais ses galeries étaient instables. Les passages se refermaient lentement, et le poids de la pierre menaçait de l’engloutir. Elle devait agir.

— Non… pas comme ça… pas encore… pas moi…

Ses doigts tremblaient alors qu’elle se levait, vacillante. Elle ne voulait pas mourir. Elle ne voulait pas laisser Borin seul dans la pierre, elle ne voulait pas disparaître dans l’oubli. Mais chaque fibre de son être lui criait que le Cœur avait besoin d’elle. Et que le sacrifice était inévitable. Elle posa une main sur les runes gravées dans la pierre, leur lueur rougeoyant faiblement. Ces symboles anciens murmuraient à son sang noble, un héritage oublié : le sang des reines d’autrefois, coulant dans ses veines, porteur de pouvoir et de responsabilité. Ses ancêtres l’appelaient à remplir ce rôle, à sceller les galeries, à protéger le Cœur quand il n’y aurait plus de nains pour le faire. Elle regarda une dernière fois le panier de champignons luminescents, les petites lueurs vacillantes comme des étoiles mourantes. Chaque champignon représentait une vie, un futur, un fragment du monde qu’elle n’aurait jamais connu. Et dans son esprit, l’image de Borin lui apparut : ses mains rugueuses, son rire rare mais réconfortant, la force tranquille de son regard qui lui avait donné courage toutes ces années.

— Borin… je… je suis désolée, murmura-t-elle, la voix brisée par les sanglots qu’elle ne pouvait retenir.

Elle comprit que le temps n’était plus à l’hésitation. La montagne avait ouvert un passage, un chemin à travers le chaos de pierre et de gravats. Elle devait l’emprunter. Ses mains pressèrent la surface chaude des runes, et elle sentit la vibration du Cœur parcourir ses os, comme un écho de sa propre peur et de son courage mêlés.

— Je ne veux pas… je ne veux pas…

Mais elle avança, chaque pas plus douloureux que le précédent, ses genoux s’enfonçant dans la poussière, ses poumons brûlant d’effort. Les galeries se resserraient autour d’elle, des pierres tombant avec un fracas sec, menaçant de la piéger. Son corps criait à l’agonie, son esprit refusait de céder. Alors elle posa le panier devant les runes, les yeux fermés, et murmura, avec tout le désespoir et la volonté qui lui restaient :

— Prenez-les… mais laissez la montagne vivre…

Un tremblement violent secoua le passage. Les pierres bougèrent comme si elles avaient une conscience propre. La chaleur monta, mordante et pénétrante. Thilda hurla, un cri aigu qui résonna dans toute la galerie, mêlant douleur, peur et détermination. Elle sentit la pierre s’enrouler autour d’elle, non comme une tombe, mais comme un manteau vivant, absorbant son corps, son sang, sa mémoire. Chaque pulsation de la montagne lui transperçait le cœur. Ses jambes se dérobèrent. Ses mains glissèrent sur les runes. Elle vit, un instant, des fragments de ce qu’aurait pu être sa vie : Borin à ses côtés, des rires partagés, des jardins lumineux, des soirées de forge et de chants oubliés. Tout cela lui était arraché par la nécessité du sacrifice. Le Cœur avala son souffle, ses cris, son sang. Puis, lentement, le tremblement s’apaisa. La montagne se stabilisa, ses galeries recouvrant l’équilibre fragile qu’elle avait perdu. Thilda n’était plus qu’une braise vivante, intégrée à la pierre, son sacrifice mêlé à celui de Borin pour sceller et défendre ce qui restait du Cœur. La dernière pensée de Thilda fut pour la vie qu’elle aurait voulu, pour Borin, pour le peuple qu’elle n’avait pas pu sauver. Puis le silence tomba. La pierre vivante respirait maintenant seule, sombre et immuable, portant en elle la mémoire de ceux qui avaient tout donné. Le Cœur de la Montagne battait encore, mais les nains n’étaient plus là pour l’entendre.



Chapitre VI — Silence

La poussière retomba en silence, comme un linceul sur les galeries meurtries. Le grondement ancien de la montagne s’était apaisé, ne laissant qu’un écho lointain et sourd, presque imperceptible. Les pierres avaient repris leur poids, lourdes et immobiles, scellant à jamais les passages ouverts par les envahisseurs… et par la furie de la montagne elle-même. Borin n’était plus. Son corps gisait au centre de la galerie principale, figé dans l’instant du sacrifice. Ses yeux fermés semblaient garder un dernier souffle de fierté, mais rien ne subsistait de lui dans le monde vivant des hommes ou des nains. Thilda n’était plus non plus. Son ultime geste avait stabilisé les galeries, mais au prix de sa vie. Son corps avait été absorbé par la pierre vivante du Cœur, son sang et sa mémoire mêlés à la montagne pour toujours. La dernière braise de courage et de désespoir, avait disparu dans la pierre. Le Cœur de la Montagne battait encore, sombre et immense. Mais il battait seul. Les runes anciennes, chauffées par le sacrifice de Thilda et l’acte final de Borin, pulsaient faiblement, témoins silencieux d’une victoire vide. Il n’y avait plus personne pour l’entendre, plus personne pour le célébrer. Le peuple nain s’était éteint dans le souffle des combats et dans le feu de la pierre. La montagne avait survécu, mais à quel prix ? La mémoire des derniers nains, des derniers actes d’amour, de bravoure et de sacrifice, vivait maintenant uniquement dans la pierre elle-même. Le silence s’épaissit, lourd et définitif. Aucune voix, aucun rire, aucun pas. Juste le Cœur, vibrant faiblement dans l’ombre, portant la trace de Borin et Thilda. Un écho de ce qui aurait pu être, un souffle ténu dans l’immense vide de galeries désertes. Et dans ce silence, un sentiment étrange persistait : la montagne avait été défendue. Elle survivrait. Mais pour les nains, pour Borin et Thilda, il n’y avait plus de place dans ce monde. Leur mémoire n’était plus qu’une braise enfouie, invisible, inaccessible, au cœur d’une pierre immuable.

Le Cœur battait. Sombre, immense, vivant. Et personne ne l’entendait plus.
 
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Une légende... Les Tours de la Prospérité (11)

Chapitre I



Fer-Lys. Une ville aux mille cheminées, aux mille chaînes, où la magie avait été dépecée, distillée, réduite en vapeur puis forcée dans des machines. Les rues étaient saturées de fumée et de pistons. Le ciel, un plafond de suie. Dans cet univers où les enfants apprenaient à lire sur des plans d’engrenages, Éliane courait vers son lieu de travail, en retard — encore. À quinze ans, elle était déjà apprentie magicienne mécaniste, un titre prestigieux pour quiconque n’y voyait pas les nuits blanches, les brûlures, la pression, la douleur. Elle, elle savait. Son manteau trop grand battait contre ses jambes tandis qu’elle gravissait le chemin menant au Temple des Fées, un monument ancien réquisitionné par la Guilde Technomagique. On disait qu’autrefois, les fées y vivaient vraiment. Mais les fées étaient des contes, rien de plus. C’est ce que tout le monde affirmait.



Chapitre II



Le temple se dressait encore, mais il n’était plus un sanctuaire. Sa tour de trois étages, jadis délicate, était bardée de câbles et de plaques de métal. Au sommet, la grande fleur vivante qui couronnait autrefois la structure n’était plus qu’une épaisse fleur mécanique, ses pétales de cuivre grinçant comme des dents rouillées. Aux quatre coins de la tour, des fontaines métalliques déversaient une eau chargée d’huile dans un bassin noirci où la magie ne touchait plus rien. À côté, un kiosque soutenu par des poutres de fer avait été consolidé jusqu’à perdre sa beauté. Seule subsistait une statue dorée de fée, mais ternie, oubliée. Sous le kiosque, une immense fleur blanche vivait encore — respirant faiblement, comme si elle mourait depuis des décennies. Un pont-levis reliait le kiosque et la tour. Éliane inspira. Le souffle sentait la vapeur brûlée.



Chapitre III



Mara Vellian, la technomage responsable du temple, l’attendait dans l’atelier.

— Trois minutes de retard, dit-elle sans même regarder Éliane.

— Je…

— Pas d’excuses. Le Nœud Arcanopropulseur est instable. Mets-toi au travail.

Le Nœud était une sphère métallique cerclée de runes. Elle pulsait d’une lumière maladive — le résultat d’une magie artificielle, reproduite sans fin, sans respect pour les forces vivantes qu’elle imitait. Éliane resserra un boulon. Une décharge la traversa. Elle étouffa un cri.

— Douleur normale, dit Mara. Tu t’y habitueras.

Normal. Toujours ce mot. Toujours cette oppression. Le soir venu, Mara la libéra enfin.



Chapitre IV



Éliane sortit pour respirer un air un peu moins toxique. Ses pas la menèrent vers le kiosque. La fleur blanche, immense, penchée, semblait agoniser. Éliane tendit une main. Elle voulait juste… sentir quelque chose qui ne soit pas fait de métal. La fleur frissonna. Une pulsation. Une lumière. Puis une voix, minuscule, cristalline :

— Tu ne devrais pas être ici… apprentie.

Éliane recula, le cœur battant. Et alors, le miracle interdit arriva. La fleur s’ouvrit. De son cœur jaillirent des silhouettes lumineuses, minuscules, flottantes, semblables à des fragments d’aurore. Des fées. De vraies fées. Éliane sentit ses jambes trembler.

— Vous… vous existez ?

— Nous avons toujours été là, dit la première, se posant sur la rambarde.

Sa lumière tremblait légèrement.

— Mais vos machines ont étouffé notre voix.

Éliane sentit quelque chose se fissurer en elle — un mélange de soulagement, de colère, de chagrin.

— Pourquoi me parler à moi ? demanda-t-elle.

— Parce que tu écoutes.

La fée caressa sa joue.

— Et parce que tu suffoques… comme nous.

Un craquement monstrueux traversa la tour. L’édifice vibra. Les engrenages hurlaient. Les fées se figèrent.

— Le temple va s’effondrer.

— Et la Guilde construira un nouveau Nœud sur ses ruines.

— Un Nœud capable d’éteindre la magie pour de bon.

Éliane sentit la panique monter.

— Alors… que dois-je faire ?

Les fées se rapprochèrent.

— Nous pouvons te donner ce que le monde a oublié.

— Une vraie magie.



Chapitre V



Le cœur incandescent de la fleur blanche pulsa plus fort. Une énergie vaste, presque consciente, vibrait au centre.

— Donne-nous ton souffle… murmurèrent les fées.

— Et nous te donnerons le nôtre.

Mais Éliane n’était plus une spectatrice. Elle se souvenait des ordres. Des nuits blanches. Des douleurs “normales”. De la ville qui étouffait tout, magie et êtres humains. Elle serra les dents.

— Non.

Les fées sursautèrent.

— Non ?

— Je ne vais plus recevoir. Je vais reprendre.

Elle avança d’un pas. Son regard brûlait.

— Reprendre ce qu’on m’a volé.

— Reprendre ce qu’on vous a volé.

— Reprendre la magie du monde.

Et elle plongea ses mains dans le cœur de la fleur. La lumière entra en elle comme une lame ardente. Elle hurla — un hurlement qui fit vibrer toute la tour. Les fées tentèrent de l’arrêter, paniquées.

— Pas comme ça ! Pas aussi vite !

— Tu vas mourir !

— Éliane !

Mais elle tenait fermement, refusant de lâcher. L’énergie entra dans ses veines. Ses os chauffèrent comme du métal rouge. Ses yeux devinrent deux braises. Ses cheveux se dressèrent, flottant dans une aura de lumière et de poussière féerique. La magie dansait autour d’elle, sauvage, brutale, vivante. Elle devrait l’écraser. Elle aurait dû l’anéantir. Mais Éliane l’apprivoisa. Elle l’absorba. Elle la domina. Un souffle. Un choc. La lumière retomba. Éliane ouvrit les yeux. Elle n’était plus humaine. Pas entièrement.

— Je suis vivante, murmura-t-elle. Pour la première fois.



Chapitre VI



Un immense engrenage se décrocha de la tour et tomba vers le vide. Éliane leva une main, sans réfléchir. L’engrenage s’arrêta net dans l’air. Puis il se désintégra en poussière brillante. Les fées regardaient, ébahies.

— Elle manie le flux…

— Elle contrôle tout !

— Elle est… une mage.

— La première depuis des siècles.

Éliane inspira. La magie inspira avec elle.

— La Guilde a volé la magie. La Guilde m’a brisée. Je vais leur rendre ce qu’ils méritent.

Elle quitta le temple. À son passage, les machines grésillaient, s’arrêtaient, se pliaient. Les rues vibraient sous ses pas. La tour de la Guilde, au loin, s’illumina d’alarmes. Les citoyens sortirent de chez eux, stupéfaits devant la silhouette auréolée de lumière qui traversait la ville comme une tempête calme. Les fées l’entouraient, formant une pluie d’étoiles autour de son chemin.

— Tu peux encore revenir en arrière, murmura l’une d’elles.

— Ce combat bouleversera le monde.

Éliane regarda la tour centrale de la Guilde — cœur de tous ses cauchemars.

— Je suis prête.

Elle avança. Les lumières s’éteignirent devant elle. Les machines se figèrent. Le monde entier retenait son souffle. La guerre entre la magie renaissante et l’empire du métal allait commencer. Et Éliane, première magicienne depuis des siècles, marchait en tête.
 

Xathos

Jeune pousse
Une légende... La Guilde du marchand prospère (12)

On disait souvent de Virelune qu’elle avait “le sens du commerce” — ce qui, dans son cas, signifiait surtout une capacité extraordinaire à se mettre dans des situations improbables avec le sourire. Petite de taille mais immense de cœur, toujours coiffée d’un chignon qui défiait toutes les lois de la gravité, elle avait rejoint La Guilde du Marchand Prospère avec l’ambition naïve de “faire prospérer un peu sa vie aussi”. Sa mère, elle, prétendait qu’elle voulait simplement approcher les abeilles géantes. De toute manière, personne ne la contredisait : Virelune adorait ces créatures comme d’autres aiment les chats.
Ce matin-là, le soleil se posait sur les toits d’ardoise des entrepôts de la Guilde, allumant mille reflets sur les harnais métalliques soigneusement alignés. L’aire de chargement déjà bourdonnante vibrait d’activité : des transporteurs ailés entraient et sortaient comme autant de chariots vivants, déposant ballots de soie, barils d’épices, sacs de racines luminescentes et quelques colis dont personne n’osait demander l’origine.
Virelune, elle, était en retard.
— Encore, grogna Maître Ruchon, le responsable des équipages, un homme aussi large qu’une ruche et presque aussi velu. Tu sais qu’il faut brosser Grignette avant qu’elle ne s’envole. Elle déteste partir le poil en bataille.
— Ce n’est pas du poil, répondit-elle en posant une main affectueuse sur la carapace douce et vibrante de Grignette, c’est de la moumoute majestueuse. On meurt un peu à l’intérieur quand on insulte la moumoute majestueuse.
Grignette, abeille géante de charge particulièrement expressive, émit un bourdonnement approbateur, faisant voler la poussière de pollen dans un nuage doré. Maître Ruchon leva les yeux au ciel.
— En route. Le grossiste attend sa cargaison, et son humeur empire à chaque minute.
C’était vrai : les grossistes avaient une capacité naturelle à s’irriter. Peut-être étaient-ils élevés dans des tonneaux de vinaigre. Virelune chassa mentalement l’image, ajusta les sangles du harnais, et grimpa dans la nacelle accrochée au dos de la géante.
Mais au moment où Grignette battit des ailes pour décoller, un cri surgit des entrepôts.
— Virelune ! Catastrophe ! Cataclysme ! Calamité !
C’était Moussail, le scribe de la Guilde, toujours persuadé que chaque événement mineur annonçait l’effondrement imminent du monde. Il agitait un registre comme si c’était un serpent venimeux.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda Virelune, à moitié debout dans la nacelle.
— Le grossiste veut tripler les tarifs ! TRIPLER ! Et si nous refusons, il menace de rompre l’accord d’approvisionnement en nectar concentré ! Sans nectar concentré, Virelune… sans nectar concentré, nos abeilles tomberont du ciel comme des sacs de pommes de terre !
Grignette émit un bourdonnement outré, clairement vexée par la comparaison.
— Bon, dit Virelune en tapotant son cou. On va arranger ça. On arran— AAAH !
Car Grignette venait de décoller d’un battement d’ailes soudain, emportant Virelune à plus de trois mètres du sol.
— Attends ! protesta-t-elle. Je faisais du dramatique, c’était pas un signal de départ !
Mais Grignette, elle, avançait déjà vers la ville, bien décidée à régler la situation à sa façon. Virelune se redressa, agrippa le bord de la nacelle, et souffla :
— Bon. Diplomatie improvisée, acte premier.
Le grossiste — un certain Bargloum de la Maison des Margoulins Délicats — habitait un entrepôt si grand qu’on disait qu’il stockait même les silences gênants entre deux négociations ratées. Quand Grignette se posa devant la dalle d’entrée, Virelune essuya un peu du pollen collé à ses joues, descendit de la nacelle, et ajusta son chignon explosé.
— Bargloum ? lança-t-elle d’une voix qui se voulait assurée.
Un homme massif à moustache en forme de parenthèses inversées apparut dans l’encadrement.
— Ah, la Guilde. Je vous attendais. Je suppose que vous venez pour les nouveaux tarifs.
— On vient pour trouver une solution juste, répondit Virelune. Parce que tripler les prix, ce n’est pas une négociation, c’est une tentative d’assassinat.
— Un quoi ?
— Un assassinat de bonne humeur. Très grave. Très puni par la loi. Probablement.
Bargloum la dévisagea, perplexe. Grignette, derrière elle, gonfla ses ailes comme pour intimider l’homme.
— Je peux revoir mes tarifs… marmonna-t-il, mal à l’aise sous le regard luisant de l’abeille géante.
— Ah, merveille. Voilà qui me semble un bon début. Pour chaque pourcentage de réduction, Grignette vous offre un bourdonnement d’encouragement.
Elle tapota l’insecte. Grignette bourdonna.
— Moins 10 %.
Bourdonnement.
— Moins 20 %.
Bourdonnement victorieusement plus fort.
— Moins 30 % ?
Grignette agita ses antennes. Bargloum soupira.
— D’accord. Moins 30 %. Mais pas plus.
— Affaire conclue ! s’exclama Virelune en tendant la main.
Il la serra, bien qu’un peu abasourdi.
Sur le chemin du retour, avec le vent dans les cheveux et le goût du triomphe dans la bouche, Virelune adressa un sourire à Grignette.
— On fait une équipe formidable, toi et moi.
Grignette bourdonna doucement, un son de miel et de soleil.
Et lorsque la Guilde du Marchand Prospère réapparut enfin dans le ciel, ses entrepôts scintillant comme des ruches géantes prêtes à engloutir la cargaison du jour, Virelune sentit son cœur se gonfler.
Ici, entourée de bourdonnements enthousiastes, de cargaisons improbables et de collègues qui la prenaient plus ou moins au sérieux, elle avait trouvé sa place.
La vie était parfois un drôle de vol cahoteux.
Mais avec Grignette sous elle et la Guilde derrière elle…
…Virelune se dit que le succès avait décidément un très bon bourdonnement.
 
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